Éditorial Paul Journet

Réforme de l’immigratioN
Défaire ce qui fonctionne

« En prendre moins, mais en prendre soin » : c’était la promesse électorale des caquistes sur l’immigration. On réalise aujourd’hui qu’il manquait un bout au slogan…

La version complète devrait se lire ainsi : défaire ce qui fonctionne et trahir la parole de l’État. C’est ce que fait l’inexplicable nouvelle réforme présentée par le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette.

Le gouvernement caquiste veut modifier rétroactivement le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) pour les étudiants et les travailleurs étrangers afin d’y ajouter des conditions. Des centaines d’immigrants déjà au Québec devront retourner dans leur pays, car l’État ne leur permettra plus de déposer une demande en vertu du programme par lequel ils voulaient refaire leur vie chez nous.

Qu’en penser ? Citons Simon Jolin-Barrette. En 2015, à Radio-Canada, il jugeait « irrespectueux » et « injuste » de changer les critères d’admission pour les immigrants qui ont déjà déposé leur demande. Aujourd’hui, le ministre fait pire. Il ne fait pas que réviser les critères pour les gens à l’étranger qui attendent l’évaluation de leur dossier. Il change les règles pour les étudiants et les travailleurs qui ont déjà fait le voyage chez nous. Il ne fera pas que retarder leur arrivée, il ouvre la porte à leur renvoi.

Sa volte-face n’est pas seulement un manque d’humanité. C’est aussi un dangereux précédent. L’État montre que chez nous, les contrats peuvent être modifiés sans préavis.

Si seulement tout cela servait un quelconque but… Hélas, il n’en est rien.

À première vue, l’argument du ministre Jolin-Barrette paraît sensé. Il veut resserrer les critères du PEQ pour l’offrir seulement aux étudiants et aux travailleurs dans un métier où il manque de main-d’œuvre. Cela permettrait de sélectionner les candidats les plus susceptibles de s’intégrer à notre économie.

Or, s’il s’intéressait un peu à la réalité, il constaterait qu’elle est plus complexe.

Les immigrants les plus susceptibles de s’intégrer au Québec sont ceux qui y sont installés temporairement pour travailler ou étudier. En effet, ils ont un logement, des amis, parfois un ou une conjointe, et pour eux, le problème de reconnaissance des diplômes ou des acquis ne se pose pas. Bref, ils sont déjà en train de s’intégrer.

En 2010, Québec a donc créé le PEQ pour les convaincre de s’installer de façon permanente chez nous. Ce programme permet de traiter leur demande en accéléré (en moyenne 20 jours). En échange, ces candidats doivent avoir complété leur diplôme ou avoir été salariés à temps plein pendant 12 des 24 mois. Et ils doivent maîtriser le français (niveau 7).

Autant pour les péquistes que pour les libéraux, le PEQ est donc vu comme un modèle. Peu importe le nombre total d’immigrants que ces partis veulent accueillir, ils s’entendent sur une chose : il faut qu’un maximum de ces immigrants provienne de ces étudiants et travailleurs temporaires.

C’est à ce succès que la CAQ s’attaque en resserrant les critères. C’est nuisible pour plusieurs raisons.

Parmi les candidats qui font leur demande depuis leur pays d’origine, le nombre de dossiers est plus grand que le nombre d’immigrants que le Québec veut accueillir. Il est donc normal de faire un tri en fonction de critères comme la langue ou la profession. Pour le PEQ, toutefois, la situation est différente. Bien que ce programme soit de plus en plus populaire, en 2018, il ne fournissait environ que le tiers des immigrants sélectionnés par le Québec. Et même avec la baisse temporaire des taux d’immigration prévue en 2019, à son niveau actuel, le PEQ fournirait à peine la moitié des candidats.

Malgré tout, M. Jolin-Barrette veut resserrer le PEQ, et pas seulement en 2019 pour gérer la baisse temporaire. Il veut le faire de façon récurrente.

Résultat, il risque d’augmenter à long terme le nombre d’immigrants hors PEQ qui s’installent chez nous sans détenir de diplôme québécois ni d’expérience locale de travail, et parfois sans maîtriser le français.

Même s’il y avait trop de candidats au PEQ, les critères de M. Jolin-Barrette laisseraient encore songeur. Le marché du travail est plus fluide que jamais. Les gens changent de domaine d’études en cours de route et changent de métier durant leur carrière. Ce qu’ils font aujourd’hui ne dit pas ce qu’ils feront demain.

De plus, il sera difficile pour la bureaucratie de dresser aujourd’hui une liste exhaustive des métiers qui seront en demande demain. D’ailleurs, on a déjà vu un oubli de taille : en vertu de nouveaux critères, des doctorants spécialisés en intelligence artificielle (IA) seraient exclus, et ce, même s’il s’agit de la nouvelle grappe industrielle que Montréal veut développer.

C’est ce qu’a dénoncé hier Yoshua Bengio, fondateur du nouvel Institut québécois en intelligence artificielle. En réaction, le premier ministre Legault s’est montré ouvert à modifier la liste des diplômes. C’est bien, mais on ne réglera pas les absurdités en fonction de la visibilité médiatique de cas dénoncés.

Ce que M. Legault devrait réévaluer, c’est la pertinence même de sa réforme. Ce n’est pas pour rien que libéraux, péquistes et solidaires se sont ligués hier pour une rare conférence de presse commune. En défendant le PEQ, ils défendent un des succès consensuels en immigration. Ironiquement, ce succès est même réitéré dans… le cahier de consultation déposé par M. Jolin-Barrette lui-même en début de mandat*.

Au fond, cette étrange réforme s’explique par l’approche de la CAQ. En voyant l’immigration comme un problème, elle veut tout changer, y compris ce qui fonctionne.

Et elle oublie ainsi que les États sont en compétition pour attirer des gens comme des chercheurs de pointe en intelligence artificielle. Si le Québec les boude, ils iront ailleurs.

Il est vrai que, sous les libéraux, la francisation était un échec. Les caquistes ont raison de vouloir mettre les bouchées doubles en francisation. Mais ils n’ont pas besoin de chasser en même temps les immigrants déjà en voie de s’intégrer en français. Ils n’ont pas besoin de briser un contrat moral avec ces gens qui ne demandaient qu’à refaire leur vie chez nous.

* Dans le cahier de consultation sur la planification de l’immigration pour 2020-2022, il est écrit ceci à la page 35: « Les personnes ayant un statut temporaire ont acquis une expérience de travail québécoise ou possèdent un diplôme du Québec, ce qui est susceptible de faciliter leur intégration en emploi. Les résultats de recherche indiquent d’ailleurs que les séjours antérieurs au Québec ont un effet positif sur la rapidité d’insertion en emploi, sur la probabilité de trouver un emploi qualifié et sur le délai avant de trouver un tel emploi. »

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