Mercredi des cendres de pot

C’est mercredi que ça se passe. Le Canada va devenir Woodstock. Canabisda. D’un océan à l’autre, de Victoria à St. John’s, les Canadiens pourront fumer un joint en toute légalité. Imaginez tous les pétards qui vont s’allumer au grand jour. Un feu d’artifice digne du 1er juillet. Après des décennies à se cacher, à fumer dans les toilettes, dans la cave, derrière un arbre, mercredi, on pourra fumer en saluant un policier.

Bien sûr, tout le romantisme de la chose vient de s’envoler en fumée. Avant, fumer du pot, c’était un geste de rébellion. Une action anticonformiste. Dans les pièces de Marcel Dubé, dans les films de Jean-Claude Lord, les bourgeois buvaient du fort, les révolutionnaires fumaient de la drogue. Les straight écoutaient Ginette Reno ou Frank Sinatra, les fumeux de pot écoutaient Harmonium ou Pink Floyd. Être stone était une manifestation culturelle. Le joint s’était passé de main en main, de Rimbaud jusqu’à nous. En passant par Kerouac, Dylan et Janis. Le pot, c’était une façon de refuser de rentrer dans le rang.

À partir de mercredi, ce sera une façon d’en faire partie. C’est comme les tatouages. Avant, tu te faisais tatouer pour être différent des autres, maintenant, tu te fais tatouer pour être comme les autres.

Un tatoué qui fume un joint, ce n’est plus un voyou, c’est un conseiller financier.

Alors, allez-vous vous en rouler un, le 17 ? Pour célébrer la nouvelle ère enfumée ? Je sais, ce n’est pas la journée idéale. C’est quand même bizarre d’avoir choisi un mercredi pour libérer les substances du plaisir. Le mercredi est la journée la moins jojo de la semaine. Vendredi, samedi, dimanche, c’est le party. Parfois le lundi, c’est congé aussi. À la limite, notre enthousiasme déborde jusqu’au mardi. Le jeudi, c’est jour de paie, c’est propice à une petite virée. Mais le mercredi, il ne se passe jamais rien. Absolument rien. C’est travail, travail, travail. Va falloir trouver un espace.

En se levant ? Il fait tellement noir que personne ne va nous voir. Tant qu’à être légal, aussi bien être vu. À midi ? OK, mais où ? C’est ça, le problème avec la loi, on peut fumer, pourvu que ce ne soit nulle part. La logique serait que tout le monde aille se rouler un joint au parc, c’est là que les gens allaient de toute façon. Mais maintenant que c’est légal, on n’a plus le droit. Ça prendrait une application : Waze Pot. Elle nous trouve les endroits où on peut se craquer un pétard.

Mercredi, on pourrait aussi faire une grande chaîne humaine. À travers la contrée. Tout le monde se passe le joint, de province en province. Pour une fois, tout le pays avec la même météo : gelée.

Ô Canada, terre de nos poteux

Ton front est ceint de chanvre glorieux

Car ton bras sait porter le joint

Il sait porter le briquet…

Bref, les Canadiens vont-ils planer mercredi ? Et pour combien de temps ? Notre propension au gazon sera-t-elle passagère ou deviendrons-nous un peuple relaxe pour l’éternité ?

Chose certaine, on peut s’attendre à un vif engouement à la Société québécoise du cannabis durant les prochaines semaines. Pour plein de gens qui n’avaient jamais essayé ça, la légalisation va devenir une mesure d'incitation à finalement poser ses lèvres sur l’ex-cigarette du diable devenue celle du gouvernement. Ça ne sentira pas juste la citrouille aux partys d’Halloween ! Les enfants, tenez serré vos sacs de bonbons, parce que papa et maman risquent de piger dedans abondamment. La mari, ça creuse l’appétit. Si ces nouveaux consommateurs occasionnels restent accrochés, on va pouvoir s’en payer, des nouvelles routes asphaltées !

Verrons-nous Patrice Roy et Pierre Bruneau se mettre à rire pour rien en plein milieu d’un bulletin d’information ? Dans ses annonces de lunettes, Winston McQuade aura-t-il les yeux trop rouges ? Claude Julien aura-t-il la langue plus détendue durant ses points de presse ? Amenez-en des Kotkaniemi, Kotkaniemi, Kotkaniemi, hihihihihihi !

Personnellement, mercredi, en buvant ma limonade, je vais avoir une pensée pour le Bloc Pot. Sacré Bloc Pot. Tout le monde riait de ce parti, et il aura réalisé l’article 1 de son programme avant le PQ. Sans même avoir fait élire un seul député. Preuve que le Parlement, c’est surévalué. Il y a des causes plus grandes que la politique.

Entre deux joints, on voulait faire quelque chose. Finalement, entre deux joints, ce que l’on a fait, c’est pouvoir prendre un troisième joint. Du pays rêvé entre deux puffs, il ne va rester que la fumée. Un pays à inhaler.

À quoi vont rêver tous les nouveaux poteux de la légalisation ? Parce que c’est un peu l’effet recherché quand on consomme du pot. Se débarrer l’esprit. S’ouvrir les idées. Quel rêve va apparaître ? Une planète verte ou un IKEA bleu ? On verra.

Il y aura sûrement plus de drogués au pays à partir de mercredi. Mais y aura-t-il plus de rêveurs ? Non, j’ai bien peur. Pour ça, ce n’est pas le pot qu’il faudrait légaliser, c’est le rêve.

Bon week-end à la bière !

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.