Coronavirus

Bienvenue en quarantaine

Rapatriés de Wuhan, des centaines de Français sont soumis à des examens puis mis à l’isolement. Pas de dérogation possible.

C’est sous un ciel azur que les rapatriés ont enfin posé le pied sur le sol français. Dans cette opération, rien n’a été laissé au hasard. Même l’avion est militaire. Personne ne passera par les bâtiments de la base, l’accueil se fait sur le tarmac par des personnels équipés de protections renforcées, avant l’évacuation en car. Depuis le 30 janvier, l’OMS a classé l’épidémie « urgence de santé publique de portée internationale ». Pas d’inquiétude pour des pays comme la France. Cette alerte vise à coordonner les aides aux zones du monde démunies face à un risque sanitaire. Mais les précautions maximales, prises pour éviter toute contamination, ont un effet paradoxal : elles contribuent à la psychose.

Wuhan, jeudi 30 janvier, rendez-vous au consulat

Béatrice, expatriée française de 59 ans, s’impatiente. Le foyer épidémique du 2019-nCoV est sous cloche avec les quelque 6 millions d’habitants qui y sont restés piégés. 

Dans cette mégapole terrorisée par le virus tueur, le temps s’étire péniblement. Béatrice tourne en rond, barricadée dans sa maison du quartier de Hanyang. Elle nous confie : « Je veux partir. Pas par crainte de la maladie, mais parce que l’isolement est difficile à supporter. C’est vertigineux. On a l’impression d’être dans un film… On ne sait pas combien de temps cette situation va durer. » 

Jacky, son mari, qui dirige depuis trois ans et demi la filiale d’une entreprise du sud de la Sarthe, a décidé de rester auprès de ses collègues chinois. « Je m’ennuie, je veux être avec mes trois enfants à Tours », nous confie Béatrice. 

Tôt dans la matinée, elle reçoit enfin l’e-mail tant espéré : les autorités françaises lui confirment son rapatriement. Un départ est prévu ce soir. Rendez-vous est donné à 18 h 30 au consulat général, dans le centre-ville. Ils sont environ 180 candidats à un retour rapide. Parmi eux, une vingtaine d’enfants, dont deux bébés de moins de 1 an, et de nombreux étudiants. 

Depuis plusieurs jours, le gouvernement français travaille en catimini à ce rapatriement hors norme. Il a fallu en arracher l’autorisation auprès de Pékin. L’opération prend des airs de fuite. Aucun détail ne filtre. Ni horaires ni déroulement du voyage.

À l’Institut Pasteur, à Paris, la guerre a commencé

La France lutte sur deux fronts. D’abord la mise à l’abri de ses ressortissants. Ensuite, l’endiguement du fléau. Pour cela, ses meilleures troupes ont déjà pris position à l’Institut Pasteur, en lien avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS). 

Neuf « soldats » émérites composent cette équipe surentraînée : sept appartiennent au Centre national de référence (CNR) des virus des infections respiratoires, deux à la plateforme de microbiologie mutualisée (P2M). Ils travaillent d’arrache-pied depuis qu’ils ont à leur disposition un trésor : les prélèvements effectués sur trois malades, tous fraîchement débarqués de Wuhan, et placés à l’isolement, dans les chambres à pression négative de deux hôpitaux, à Paris et à Bordeaux. Des prélèvements naso-pharyngés profonds ont été expédiés en urgence à Pasteur par un transporteur agréé, dans un emballage de triple épaisseur. 

« On a nos premiers cas ici, en France ! » se sont écriées Mélanie Albert, technicienne supérieure de laboratoire, et Flora Donati, ingénieure de recherche, le vendredi 24 janvier, en les découvrant. Le cœur battant, elles ont franchi le seuil du bureau des adjoints, Sylvie Behillil et Vincent Enouf. Vincent, déjà en première ligne sur la pandémie de grippe aviaire (H1N1) en 2009, nous raconte ce branle-bas de combat :

« Tout est allé très vite. Il a fallu s’organiser. La priorité est alors à la cohésion du groupe, à la rigueur scientifique, moins aux heures de sommeil… »

— Vincent Enouf, de l’Institut Pasteur

On sait déjà que le 2019-nCoV est un des sept agents infectieux de la grande famille des coronavirus à avoir réussi l’exploit de franchir la barrière des espèces. Il est ainsi passé de l’animal à l’homme. La chauve-souris pourrait être l’hôte sain des coronavirus qu’elle aurait transmis à un autre animal qui, à son tour, aurait contaminé l’homme. 

David Quammen, journaliste scientifique américain, auteur de Spillover. Animal Infections and the Next Human Pandemic (« Contaminations. Infections animales et prochaines épidémies humaines »), en est persuadé, ces rencontres inappropriées sont le fruit d’une modification de l’écosystème : 

« L’homme grignote l’habitat de l’animal. On capture des chauves-souris dans des grottes, on mange des civettes sur des marchés, on déforeste l’Amazonie, les animaux sauvages se regroupent. »

— David Quammen, journaliste scientifique

Il relaie une étude selon laquelle « l’animal-source serait une chauve-souris tapie dans une grotte de la région de Wuhan »… Une hypothèse parmi d’autres.

À Pasteur, la course au virus fait l’objet d’une traque dont le laboratoire est l’état-major. Les équipes travaillent à isoler, cultiver, reproduire le virus… Ensuite seulement, on pourra tenter de le terrasser ou penser à un vaccin. Les chercheurs ont la chance d’avoir à leur disposition un échantillon avec une concentration particulièrement élevée de virus. S’ils parviennent à identifier sa séquence génétique, ils pourront dresser une cartographie de son génome permettant de fabriquer un test de dépistage rapide. Un travail de longue haleine, aussi délicat que minutieux et dangereux. 

Discrète et concentrée, la petite équipe se transforme au fil des jours en redoutable sentinelle européenne. Pour entrer dans les labos soumis aux règles de sécurité les plus strictes, les chercheurs portent des combinaisons de protection intégrales, des masques FFP3 filtrants, des surchaussures, deux paires de gants. 

Vincent explique : « Un virus, c’est comme une plante verte. Pour qu’il se multiplie, il lui faut un terreau. Ce terreau, c’est l’hôte, forcément un être vivant, humain ou animal. » Des cellules sont spécialement élaborées pour ce type de manipulation. On les appelle les « Vero », déjà utilisées pendant les épidémies du SRAS, en 2003, et du MERS (syndrome respiratoire du Moyen-Orient), en 2012. 

Mélanie et Flora ont la délicate et dangereuse mission de mettre en culture le prélèvement en évitant la contamination. Mélanie, rompue à l’exercice, n’est pas du genre à se vanter. Mais c’est elle qui a développé l’isolement du virus de la bronchiolite en 2018. Ces experts, eux aussi, à leur manière, sont confinés. Mais dans leur laboratoire, penchés sur leurs lamelles et leurs microscopes au point qu’ils en oublient de dormir, de manger.

Wuhan, vendredi 31 janvier, 7 h 07, enfin le décollage

À l’intérieur du bâtiment du consulat, Béatrice se sent déjà revivre. Il y règne une ambiance particulière, un sentiment d’impatience mêlé à du soulagement et, en même temps, à une légère appréhension. 

Tout s’organise autour du personnel et de Philippe Klein, médecin expatrié, directeur de la clinique International SOS. On vérifie les documents administratifs.

Béatrice signe des papiers, s’engage notamment à respecter la procédure de la quarantaine en France. Elle est fixée à quatorze jours, durée maximale d’incubation de l’agent infectieux. 

Au bout de deux heures, six bus – conducteurs caparaçonnés d’épaisses combinaisons de protection – embarquent le groupe. Béatrice embrasse une dernière fois Jacky, son mari : « Je ne sais pas quand je vais revenir… Mais je reviendrai. » Moment d’angoisse : Jacky regarde la file de véhicules qui démarrent dans cette ville fantôme. Les rues désertes, plongées dans une profonde nuit glacée, défilent devant des passagers muets et calmes. Tous sont frappés par le silence qui règne à l’aéroport international, immense et triste. D’habitude, il reçoit 30 000 voyageurs quotidiens. Seuls quelques Coréens, déboussolés, attendent leur vol. 

Béatrice enregistre ses bagages, récupère sa carte d’embarquement. N’apparaissent dessus ni heure de décollage ni destination. « On ne sait toujours rien. On s’en fiche, on veut juste rentrer », jure-t-elle. L’attente est longue, très longue. Elle va durer toute la nuit, « mais nous sommes incapables de nous endormir, trop excités par l’adrénaline. On vérifie notre température, on procède à quelques examens médicaux ». 

Vers 23 heures, l’Airbus A340 Esterel de l’armée de l’air, aux couleurs tricolores, se pose sur le tarmac. À son bord, une équipe médicale de volontaires, des professionnels aguerris à la gestion de crise. Six heures passent, des enfants endormis alourdissent les bras de leurs parents. Le jour se lève lorsque, enfin, à 7 h 07 heure locale et 0 h 07 heure française, l’avion décolle, chargé des expatriés, engourdis par l’épuisement. Un vol serein, paisible, nous raconte Béatrice, avec sa voix claire et bien timbrée. Beaucoup dorment.

À Pasteur, le temps des « premières »

Depuis que le lundi 27 janvier, à leur arrivée au labo, Flora et Mélanie ont découvert que leur culture avait abondamment poussé, tout est possible. La qualité du prélèvement initial a permis l’isolement du nouveau virus en culture cellulaire. Dans la nuit du 28 au 29, en vérifiant les analyses du séquençage du n-CoV réalisées grâce aux outils de P2M, Vincent découvre à son tour que le génome est « séquencé dans son intégralité ». 

Pasteur est le premier laboratoire en Europe à avoir isolé une souche du coronavirus2019 et à avoir séquencé un génome complet. Une avancée extraordinaire ! Encore quelques tests et les deux séquences complètes du nCoV 2019, prélevées sur deux premiers cas français, sont déposées sur un réseau en ligne, accessibles dès le 30 janvier à la communauté scientifique internationale. Les chercheurs peuvent savourer leur succès, Vincent Enouf encourage son équipe :

« Profitez de votre découverte. Elle est unique en Europe. Bravo à tous ! Notre bébé va être partagé, c’est le but de la science. »

— Vincent Enouf, de l’Institut Pasteur

L’annonce officielle est lancée pendant la conférence de presse, quelques heures après que les rapatriés de Wuhan ont atterri en France.

Décor de rêve pour fin de cauchemar

Vendredi 31 janvier, à 12 h 15, l’avion de Wuhan se pose sur la base militaire d’Istres, dans les Bouches-du-Rhône. Au pied de l’appareil, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, reçoit les premiers « rescapés ». 

Béatrice est ivre d’émotion : « Ce moment précis, avoue-t-elle, marque une délivrance. Je ressens cette euphorie de la libération. Le dehors est si lumineux ! Il fait tellement beau ! Je suis harassée de fatigue mais portée par un immense soulagement d’être enfin arrivée chez nous. » 

Elle ne se rend pas compte que deux de ses camarades de voyage sont évacués à l’hôpital de la Timone, à Marseille. Les tests se révéleront négatifs au 2019-nCov. Près de 140 gendarmes balisent l’itinéraire, escortant le cortège de trois bus filant en direction de Carry-le-Rouet, charmante commune balnéaire.

La route serpente jusqu’au sommet de la colline couverte de garrigue. La Méditerranée scintille sous un soleil déjà printanier. Au bout de l’étroit chemin des Eaux-Salées, au milieu de la pinède, caché dans le pli d’une calanque, l’hôtel-club Vacanciel, refuge obligé pour au moins deux semaines. Le site, fraîchement rénové, est sublime. « On ne s’attendait pas à ça, reconnaît Béatrice. On pensait être installés en banlieue parisienne… » 

Une tente sanitaire accueille, à l’entrée, ces drôles de vacanciers. La distribution des chambres se déroule sur le toit aménagé du réfectoire, à l’ombre des pins parasols. Les Français sont épuisés mais sereins. Autour des adultes, les enfants jouent. Tous portent un masque, obligatoire dans les parties communes. 

Après de longues minutes, chaque famille rejoint sa chambre avec lit double pour les couples et lits superposés pour les petits. La décoration est sombre, sobre, élégante jusqu’au balcon avec vue sur mer. Le soleil a disparu derrière la ligne d’horizon. L’heure du dîner approche. Au menu : beignets de poulet pané et haricots verts. Les repas – préparés et livrés chauds trois fois par jour par une entreprise spécialisée installée dans l’hôtel Villa Arena – sont distribués dans le restaurant vitré. Trois groupes mangent à bonne distance l’un de l’autre pour éviter toute contagion. Ici, rien n’est stocké, plateaux et couverts sont jetables. 

Des équipes de la Croix-Rouge, des psychologues et des infirmières veillent ; 80 réservistes sanitaires, tous bénévoles, vont se relayer. Ils sont chargés de relever deux fois par jour les températures, de surveiller le moindre symptôme, mais aussi de proposer des activités aux enfants. Ateliers artistiques, culturels, jeux de société, en plus du soutien scolaire. Les visites sont interdites, mais on peut recevoir des colis. Et tous ont à leur disposition un service de conciergerie.

Samedi 1er février, vers 10 h 30, des enfants jouent au volley-ball sous un ciel lourd de nuages. Plusieurs s’amusent dans le parc à jeux. Des parents se baladent sur les rochers escarpés du bord de mer, un couple se prend en photo. D’autres discutent sur des transats. Ils sont nombreux à profiter de l’air marin. Béatrice prend ses marques : « J’organise ma chambre, je lis, je réponds aux messages de mes proches, de mes amis. J’ai hâte de retrouver mes parents âgés, mes enfants et mes petits-enfants. »

À Pasteur, une nouvelle course est lancée

Celle de l’élaboration du kit de dépistage rapide, et d’un vaccin. « Dans huit ou neuf mois, nous développerons les premières étapes pour un futur vaccin », espère Arnaud Fontanet, épidémiologiste et responsable de l’unité des maladies émergentes à l’Institut Pasteur. « Mais l’épidémie sera peut-être endiguée d’ici là. Pour le SRAS, nous avions développé un vaccin après la fin de la pandémie. Il est aujourd’hui au placard… Mais toutes ces recherches, tous ces protocoles mis en place nous aident à gérer plus vite les prochaines crises. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.