Virée des galeries Blum et Phaneuf chez Optica

Édifications partielles

Le centre d’art Optica présente deux installations en parallèle jusqu’au 21 mars. Mêlant le réel à la fiction, Michael Blum propose une narration autour de l’édifice new-yorkais qu’a fait construire l’artiste et cinéaste Julian Schnabel en 2007. Avec des images coloriées, Marc-Antoine K. Phaneuf puise dans l’actualité du XXe siècle le matériau d’une réflexion sur un avenir qu’il souhaite plus exaltant.

De 2008 à 2015, Michael Blum s’est penché sur une histoire qui a fait couler un peu d’encre à New York quand le peintre et cinéaste américain Julian Schnabel a agrandi son studio de Far West Village. Avec l’ajout de sept étages, l’ancienne écurie en brique foncée est devenue, en 2007, le Palazzo Chupi, un édifice de 17 étages comprenant cinq condos de luxe, à l’architecture de style vénitien et au coloris extérieur immanquable : rose bonbon !

Anachronique par rapport à l’architecture du quartier, l’immeuble, où Julian Schnabel occupe un appartement de 3700 pi2 sur trois étages, a été critiqué par l’organisme local de protection du patrimoine. Michael Blum présente, dans une vidéo de 23 minutes, les réactions de résidants du quartier et une entrevue avec Andrew Berman, un cadre de cet organisme qui estime que la Ville de New York n’a pas fait respecter son propre règlement de zonage.

TISSER RÉALITÉ ET FICTION

Michael Blum ne montre aucune image du Palazzo Chupi. Il faut se rendre sur le web afin d’apprécier l’allure du palais – dont la couleur rose a pâli avec le temps – et pour en savoir plus sur cette histoire d’un artiste ayant croisé l’art et le commerce et qui s’est, depuis, associé à un groupe immobilier de Miami pour la conception d’un bureau de vente de condos.

Pour mettre cette histoire en perspective, Michael Blum l’a greffée à un récit qu’il a inventé et qui est lié à l’immeuble situé en face du Palazzo Chupi, une ancienne prison. Selon la narration de Blum, quand les travaux de transformation de l’ex-prison ont eu lieu, des ouvriers ont trouvé un grand nombre de dessins sous un plancher. Ces dessins provenaient d’un prisonnier, Sherwood Darnell, mort en 1985 après être resté dans cette prison pendant 24 ans, durant lesquels il dessinait ce qu’il voyait depuis sa fenêtre.

Michel Blum projette sur un mur des dessins attribués à Sherwood Darnell mais qui sont en fait les siens. On réalise qu’il s’agit d’une fiction quand on distingue sur l’un des dessins « créés entre 1954 et 1978 »… la silhouette du Palazzo Chupi ! Une histoire inventée qui permet d’opposer une architecture ostentatoire et commerciale à l’art pur, synonyme de liberté. Le prisonnier n’est pas celui qu’on pense…

EXPLOSIONS… À VENIR

Des dessins de « Darnell », on passe, dans l’autre salle, à ceux de Marc-Antoine K. Phaneuf, toujours aussi passionné de culture populaire. L’illustration étant la matière première de ses œuvres, il a ajouté, une fois n’est pas coutume, sa propre touche graphique dans Études préparatoires. Dessins d’explosions 2012-2015.

Sur quatre murs de la salle, il a épinglé 118 pages de livres de la deuxième moitié du XXe siècle qu’il a acquis ces dernières années. Sur ces photos, images et croquis en noir et blanc, il a dessiné avec des crayons de couleur le signe graphique en forme d’étoile que les bédéistes utilisent pour illustrer une explosion.

Explosions sur des images d’architecture. Explosions sur des photos de bagarres au hockey. Explosions sur des stars de Hollywood, Pierre Elliott Trudeau, la conquête spatiale ou la course automobile… Les signes d’explosion sont appliqués sur des marqueurs de l’histoire planétaire et locale. Pour souhaiter, dans l’éclat, la fin d’une certaine façon de considérer l’art et une manière « vieux style », comme dirait Beckett, d’envisager l’humanité. Pour appeler finalement de ses vœux une autre vie dans la cité.

Marc-Antoine K. Phaneuf ne cache pas la « dimension critique latente » de son installation, une ébauche (Études préparatoires ) pour édifier le futur. Mais l’édification manque de substance. 

Voilà deux expositions qui raviront les amateurs de remue-méninges. Chaque installation requiert une lecture et un parcours attentifs et s’avère intellectuellement nourrissante, même si le visiteur exigeant restera quand même sur sa faim.

À Optica (5445, avenue de Gaspé, local 106) jusqu’au 21 mars

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