Israël

Éternelle terre promise

70 ans après sa création, l’État juif a réalisé son rêve, mais se bat toujours pour sa survie

En 1948, Israël compte 650 000 citoyens, près de la moitié viennent d’échapper au massacre nazi. Pas de ressources naturelles. Et des ennemis par millions. Soixante-dix ans et cinq guerres après, 6,7 millions de Juifs israéliens bénéficient du quasi-plein-emploi. Mais l’État où tous les Juifs devaient se trouver en sécurité n’est toujours pas en paix. Désormais les nouveaux bruits de guerre viennent de l’Iran, décrété ennemi numéro un.

«  Quel type de société ce pays va-t-il devenir ?  »

Le cinéaste israélien Amos Gitaï revient sur le feuilleton de son pays avec ses promesses et ses désillusions.

Mon grand-père a embarqué à Odessa sur un bateau à destination d’Alexandrie et, de là, est arrivé à Jaffa à dos de chameau. C’était en 1905. Ma grand-mère et lui appartenaient à cette génération du début du XXe siècle qui se sentait concernée par les grandes utopies de l’époque. Ils avaient rompu avec leur famille pour venir ici, surtout avec celle de ma grand-mère, qui était une grande famille de Juifs très orthodoxes. 

Lorsque ma grand-mère leur a annoncé qu’elle partait pour la Palestine, ses parents ont déclaré une shiv’a  : ils l’ont déclarée morte  ; non seulement elle avait suivi l’homme qu’elle aimait, mais elle n’avait pas attendu un signe du Messie pour se rendre en Palestine  ! Ce jugement l’a troublée toute sa vie. Plus tard, lorsque mes arrière-grands-parents maternels sont venus en Terre sainte pour mourir à Safed, le grand centre de la kabbale en Galilée, ils lui ont rendu visite, mais ils n’ont pas voulu entrer dans sa maison. Ils se sont vus dehors, sur le pas de la porte.

Vies brisées

L’identité israélienne est aussi faite des vies brisées des Palestiniens qui ont été déplacés et exilés par les Israéliens. Certains vivaient dans leurs villages, dont ils ont pourtant été déclarés absents par les autorités, parce qu’ils en étaient absents à une certaine date, en 1948. Alors on les a déplacés, et depuis ils regardent leur propre histoire, leurs propres maisons, récupérées par les Israéliens. 

L’identité israélienne, c’est aussi l’histoire des Juifs nord-africains, venus du Maroc, de Tunisie, d’Algérie et de Libye, à qui Ben Gourion avait assigné le rôle de remplir le vide laissé par le départ des Arabes. Ils n’ont pas pardonné aux travaillistes leur attitude paternaliste. 

Israël est composé de gens qui, pour la plupart, ont eu des parcours assez compliqués, qui sont passés par des labyrinthes infinis . 

Ceux qui sont arrivés, déterminés par un projet de société, un nouveau monde socialiste, sioniste, animés par le désir de concrétiser leur idéal, ou ceux qui ont débarqué, poussés par l’Histoire, éjectés par l’Europe, avec des trajets tout aussi accidentés. Israël est l’aboutissement d’un siècle d’odyssées, superposées comme des couches archéologiques temporelles.

Destins improbables

Mon père, un architecte formé par le Bauhaus, a été arrêté par les nazis dès 1933, mis en prison, battu et, finalement, expulsé vers la Suisse, d’où il est ensuite parti pour la Palestine. Venu de Berlin en passant par Bâle, imprégné des avant-gardes européennes, il devait se construire une nouvelle identité. Ce monde lui était totalement étranger  ; il le percevait comme une sorte de «  côte ouest de l’Asie  ». Du côté de ma mère, l’élan pionnier portait à vouloir créer des institutions sociales et politiques originales – mon grand-père maternel était l’un des fondateurs de la banque pour les ouvriers Hapoalim, et rédacteur au journal Hapoel Hatzaïr (Le jeune travailleur).

Comme tous ceux nés après la création de l’État d’Israël, je suis, bien sûr, le produit de la biographie de ma famille. Mais autre chose, aussi. Shaul Tchernichovsky dit dans un très beau poème que l’homme est « l’empreinte du paysage de sa naissance ».

Je n’ai pas eu l’expérience directe d’être un Juif de la diaspora, je suis le citoyen d’un État dont j’espère qu’il saura étendre ses règles démocratiques à l’ensemble de ses citoyens et gardera les institutions qui lui permettront toujours de poursuivre le dialogue. Je crains la domination des forces autoritaires. 

Israël a été le refuge des Juifs à un moment donné  ; la question, aujourd’hui, est de savoir quel type de société il va devenir. Ce sont ces forces autoritaires qui, à un moment donné de ma vie, m’ont conduit vers la France, où j’ai vécu dix ans. C’était à l’époque de la prise du pouvoir par Menahem Begin, lorsqu’il a chargé un directeur général de «  nettoyer  » la télévision israélienne des voix qui n’étaient pas conformes aux positions du gouvernement. 

À l’occasion de ces séjours prolongés à Paris et ailleurs, j’ai pu entrevoir ce qu’avait pu être l’expérience de mon père : de grandir et de vivre dans un grand centre européen en étant lié à une certaine tradition juive qui fait que l’on appartient à une culture minoritaire.

L’identité israélienne

Selon les époques, il y a des interprétations très différentes de ce qu’on peut appeler «  l’identité israélienne  ». Dans les années 1920, beaucoup des premiers pionniers, des premiers écrivains, comme Bialik, par exemple, en dépit de leur enthousiasme pour fonder un pays nouveau, une langue nouvelle, se sont sentis étrangers à cette terre. Beaucoup se retrouvaient soudain transplantés d’Europe centrale dans cette chaleur du Moyen-Orient. La deuxième génération a voulu couper les ponts avec l’histoire de la diaspora et créer une culture nouvelle, héritière de l’histoire de la Palestine, comme lieu géographique  : c’est ceux qu’on a appelés les Cananéens.

Leurs références n’étaient plus le judaïsme des deux mille ans de diaspora, mais l’hébraïsme d’avant ces deux millénaires. L’histoire des tribus païennes qui avaient peuplé la Palestine avant même les Hébreux. 

Sur la scène de l’Histoire

D’après l’historien et philosophe Gershom Scholem, avec l’État d’Israël, les Juifs sont revenus sur la scène de l’Histoire. Ils ne sont plus des sujets passifs poussés par les vents et les courants de l’histoire du monde, discriminés, brûlés, massacrés  ; ils ont pris en main leur destin. Mais agir, ce n’est pas utopique. On fait face à des contradictions, à des dilemmes. On commet des injustices dont il faut bien que nous nous rendions compte.

Je crois qu’il y a de très grandes leçons à tirer de l’expérience de la diaspora.

Le conflit israélo-palestinien occupe une place très importante dans l’attention mondiale, à travers les médias. Ces derniers nous observent comme au travers d’un microscope. Nos moindres signes de grandeur ou de faiblesse sont scrutés. Il y a des raisons à cette focalisation mondiale. Nous leur fournissons un grand « feuilleton » : on croit savoir qui est le bon, qui est le méchant.

Les Juifs qui sortent du cauchemar de la Shoah ou les Palestiniens sous occupation depuis cinquante ans. Du coup, Israéliens et Palestiniens se croient vraiment au centre de l’univers. Que leur conflit soit une question centrale, je veux bien  ; mais la seule, non  ! Ils pensent être le prisme unique à travers lequel regarder le monde, et cela engendre un provincialisme et un ethnocentrisme dangereux.

Israël, société moderne et schizophrène

Israël est une société moderne et, comme bon nombre de sociétés modernes, elle est schizophrène. L’époque nous oblige à vivre plusieurs vies simultanées. Les rencontres sont imprévisibles. Le hasard est un ingrédient fondamental de notre expérience. 

Cela engendre une profonde crise existentielle, qui est proprement occidentale et spécifiquement israélienne. C’est ce que je voulais montrer en tournant Devarim, par exemple. Dans ce film, la mère de Goldman fait partie d’une génération qui a forgé son identité contre les discriminations, alors que Goldman n’a plus cette lutte à mener. 

Comme toute cette partie de la société israélienne qui n’a pas choisi de naître en Israël, Goldman cherche son identité. Que signifie la laïcité  ? Pourquoi doit-on continuer le service militaire  ?…

Certains s’en sortent par des attitudes très matérialistes de consommation à outrance, mais il n’y a pas de réponse dominante, comme c’était le cas pour la génération précédente. Un des éléments de la modernité consiste à accepter le fait qu’une vie n’est pas forcément un accomplissement. 

Mes films sont souvent des juxtapositions de biographies, avec des souvenirs du passé, des relations sentimentales, des dilemmes existentiels, toutes sortes de fractures. À travers cette fragmentation, les personnages essaient de se construire et d’être cohérents dans un contexte non cohérent.

Mes plateaux de tournage sont souvent des lieux de rencontre pour des gens d’origines différentes. C’était le cas d’Ana Arabia  : les actrices et acteurs israéliens et palestiniens se sont retrouvés ensemble sur le plateau, un bidonville au cœur de Tel-Aviv. 

Face à une sorte de désintégration de l’idéologie d’origine, ils sont à la recherche d’un nouveau sens de l’existence, un sens humaniste. Je crois qu’il est important de parler de la modernité, du mode de vie en Israël. L’existence des hommes et des femmes n’y est pas différente de celle des autres pays, avec ses déchirements, ses conflits dans l’amour et le sexe. Mais elle se déroule dans un contexte local dramatique.

Je crois qu’il faut parler de nos expériences quotidiennes, de notre vie intérieure. Sans exotisme. Avec Kadosh, je voulais montrer qu’Israël est une société composite, et qu’on ne peut pas comprendre ce pays en usant de slogans. La société est formée de divers groupes : religieux, mixtes judéo-arabes, etc. Elle n’est pas homogène, et c’est ce qui me plaît. 

À travers chaque film, le puzzle devient plus complexe, car j’essaie de montrer des angles différents. Les grands-parents de ma mère et les parents de mon père, par exemple, n’étaient pas très éloignés des personnages de Kadosh.

Quand j’ai tourné ce film, j’ai beaucoup parlé avec ma mère. Son attitude antireligieuse était liée à ses souvenirs d’enfance. Mes parents ont toujours été laïques, à la fois fiers d’être juifs et sans aucun complexe d’infériorité. Mais il y avait chez eux ce sentiment très fort de solidarité lié aux souffrances. Ils pensaient que cette longue histoire de persécutions avait fait naître un lien au sein de cette communauté dispersée, un engagement collectif qu’ils traduisaient en termes modernes, non religieux. Je n’éprouve aucun sentimentalisme. Pour moi, la tradition juive est d’abord une grande école critique.

La mort

Durant la guerre du Kippour, en 1973, je faisais partie d’une équipe de sauvetage. Pour nous, l’ennemi, c’était la mort  : il fallait sauver des gens. Lorsque notre hélicoptère a survolé le territoire syrien, j’ai vu des villages, des jeeps, des bases, et c’est à ce moment-là que le missile nous a touchés et que notre hélicoptère s’est écrasé. De sauveteurs, nous sommes devenus des victimes. 

J’ai mis vingt-sept ans avant de pouvoir réaliser un film de fiction sur cette expérience. Je suis conscient de n’être qu’un individu à l’intérieur de ce grand mécanisme, peut-être un témoin, presque dans le sens hitchcockien du terme  : au sens de témoin d’un crime. 

Je ne parlerai pas en termes de mission, mais il y a quelque chose que je dois traduire à travers mon propre regard. Israël est par ailleurs un pays très touchant. Les choses sont très brutes, pas camouflées, plutôt assez exposées. Tout cela mérite un regard fort.

La mémoire

Depuis le début, la mémoire joue un grand rôle dans mon travail. Parfois, elle sert de boussole  ; elle oriente la façon d’envisager l’avenir. On ne peut pas éternellement se contenter de juger les choses en fonction du présent, il faut parfois revenir en arrière.

Quand j’étais enfant, ma mère laissait toujours deux billets de train sur l’étagère au-dessus de la table du petit déjeuner. Sur ces deux billets, il était écrit «  Haïfa-Beyrouth  ». Mes parents avaient passé leur lune de miel à Baalbek, au Liban, dans les années 1930, mais maintenant les frontières étaient fermées…

 Je lui ai demandé  : «  Pourquoi sors-tu ces billets  ? Le Liban est un pays ennemi.  » Je repense encore à ce qu’elle m’a répondu  : «  C’était possible autrefois, et peut-être que cela le sera de nouveau un jour.  » Ces frontières hermétiques, cet excès de nationalisme et tout ce qui en découle ne sont pas une fatalité.

Yitzhak Rabin

Quand Yitzhak Rabin a été assassiné, le 4novembre 1995, j’ai senti qu’une page de l’Histoire avait été tournée.

Dans ce contexte, le problème de l’artiste, du cinéaste, est de savoir quoi faire quand on vit près d’un volcan. Il faut proposer une perspective. Et ce n’est pas facile.

Donc, il y a quelques années, nous avons décidé de faire ce film, Le dernier jour d’Yitzhak Rabin, comme une sorte de geste de mémoire. Avec l’espoir même que ressusciter la mémoire peut faire bouger les choses.

En Israël, nous sommes confrontés à la réalité politique  : il manque aujourd’hui une figure qui aurait le courage, je dirais même l’optimisme, en dépit de tout ce qui se passe au Proche-Orient, d’avancer, de tendre la main, de créer un dialogue. Cette absence d’un personnage visionnaire est dramatique. Dans ce contexte, le film, la pièce de théâtre et les expositions que j’ai consacrés à l’assassinat de Rabin deviennent un acte citoyen.

Impasse

Quand j’ai fait Journal de campagne, il y a trente-cinq ans, avant et pendant la guerre du Liban de 1982, j’éprouvais la même sensation  : les points de conflit ne cessaient de s’étendre en raison de la politique mise en œuvre par le gouvernement israélien. 

La situation actuelle est une impasse totale. Le gouvernement israélien au pouvoir est très réactionnaire. Il intervient dans tous les domaines, y compris la justice, la culture et l’éducation, pour limiter la liberté d’expression et faire circuler les propos racistes. 

Devant l’absence de solutions politiques pour résoudre la question de l’occupation, des hommes et des femmes se lèvent et agissent au nom de leur conscience civique. C’est ce que j’ai voulu montrer dans À l’ouest du Jourdain, un hommage au courage civique de ces personnes qui se sentent déçues, comme moi, et contraintes d’agir à titre personnel.

Le combat mené par ces associations n’est pas facile. Il suscite de l’antagonisme, voire de la haine. Elles sont souvent maltraitées, et pourtant restent convaincues de la nécessité de tendre la main, de bonne foi, aux Palestiniens qui sont sous occupation depuis cinquante ans. C’est-à-dire les deux tiers de l’existence de ce pays, Israël. 

Ces associations soulèvent des questions d’éthique et de morale auprès du public. Elles sont la preuve vivante qu’il existe des Israéliens sincèrement désireux de réconciliation et que le pays n’appartient pas seulement aux responsables politiques actuellement au pouvoir.

Une terre trois fois sainte

Du jour où la vieille ville de Jérusalem a été conquise par Tsahal, le visage d’Israël a changé ! Aujourd’hui, la cité tant désirée est devenue l’épicentre des crispations et le théâtre de nombreux attentats. Dans cette ville historique, où trois lieux saints sont regroupés sur moins de 1 km2, cohabitent trois communautés : en 2016, ils étaient 36,1 % de musulmans à côtoyer 1,4 % de chrétiens et 60,9 % de Juifs. Quand des ultraorthodoxes obtiennent le droit d’aller prier sur l’esplanade des mosquées, c’est, pour la population arabe, une nouvelle provocation. Comme l’a été l’annonce de Donald Trump, premier chef d’État à reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État hébreu.

une jeunesse optimiste envers et contre tout invente le futur

On l’appelle « la ville qui ne dort jamais ». La jeunesse israélienne est à l’image de Tel-Aviv la branchée, à la fois fêtarde et industrieuse, ouverte sur le monde et enracinée. Le pays n’a pas de pétrole… mais un écosystème de haute technologie ultradynamique. Informatique, cybersécurité, intelligence artificielle : Tel-Aviv joue dans la même cour que la Silicon Valley dans presque tous les domaines. Un succès dû en grande partie à Tsahal, incubateur pour jeunes appelés sous les drapeaux. Plusieurs nouveautés technologiques israéliennes seront présentées à Paris à l’occasion de Saisons croisées. Cette initiative franco-israélienne propose, de juin à novembre, 200 événements culturels et scientifiques dans les deux pays.

« les jeunes des collines » veulent repeupler la Judée-Samarie

Depuis leurs « avant-postes », ils regardent les villages arabes alentour. Les médias ont baptisé « jeunes des collines » (« Noar Ha Gvaot » en hébreu) ces quelques centaines d’Israéliens âgés de 15 à 30 ans, installés sans l’autorisation du gouvernement sur des terres de Cisjordanie. Depuis leur apparition, à la fin des années 1990, ils se voient comme l’avant-garde autonome d’un mouvement de colonisation qui a abouti à l’installation de plus de 700 000 Juifs dans les territoires occupés. Ultranationalistes, très religieux, violents contre les Arabes et parfois même contre l’armée israélienne, ils sont l’antithèse des idéaux laïques et de gauche du sionisme originel.

Hanté par l’Holocauste, un pays s’est métamorphosé en nation guerrière

Plus jamais ça. À quelques jours de l’anniversaire de sa naissance, le pays s’interrompt pour commémorer l’Holocauste. Pour 65 % des Israéliens, le devoir de mémoire est au cœur de leur judéité. Le pays est né d’une des pires tragédies de l’Histoire. Mais si sa création était un rêve pour les uns, elle relève du cauchemar pour les autres : au fil des décennies, près d’un million d’Arabes sont expulsés. Leurs descendants réclament un droit au retour ou à réparation. Israël se vit comme une forteresse assiégée. Tsahal est plus qu’une armée : le creuset où cette société si diverse, et ses nouveaux venus façonnent une même citoyenneté.

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