Festival de Cannes

Le retour à Cannes d’Elton John

Cannes — Le vidéoclip de la chanson I’m Still Standing d’Elton John, d’un quétaine consommé, a été tourné sur la plage de la Croisette en 1983. Rocketman, le film que consacre Dexter Fletcher à la mégastar anglaise, se termine avec une version à l’identique du clip, avec l’acteur Taron Egerton à la place d’Elton John. Le public de la première mondiale du film, jeudi soir à Cannes, y a réagi avec un tonnerre d’applaudissements. Le chanteur en avait les yeux rougis par l’émotion, sous ses lunettes roses.

Rocketman est ce que l’on appelle à Londres un crowd pleaser. On ne boude pas son plaisir lorsqu’on s’embarque dans pareille aventure. La corde sensible de la nostalgie vibre fort lorsque s’enchaînent à l’écran les plus grands succès : Your Song, Tiny Dancer, Goodbye Yellow Brick Road, Don’t Let the Sun Go Down on Me, Rocket Man. Peu importe son âge, du reste, tant ces chansons sont célèbres.

Attendu dans la foulée du succès phénoménal de Bohemian Rhapsody – dont la réalisation a été confiée, sans qu’il en soit crédité, à Dexter Fletcher, après le licenciement de Bryan Singer –, Rocketman ne déçoit pas. C’est un divertissement de très bonne tenue, qui se compare favorablement au biopic sur Freddie Mercury. Dexter Fletcher s’est fait les dents sur le biopic d’une autre rockstar des années 70, et ça paraît.

Les comparaisons, inévitables, entre les deux films ont monopolisé la conférence de presse de Rocketman hier au Palais des festivals. « Notre film est un animal différent, croit toutefois Taron Egerton, magnétique dans le rôle d’Elton John. C’est une comédie musicale qui requiert un acteur principal qui sait chanter  ! »

La biographie filmée d’Elton John a beau être conventionnelle, elle l’est moins que d’autres, en particulier grâce à l’équilibre que trouve Fletcher entre une trame classique et les numéros de comédie musicale. On imagine aisément une version du film destinée à Broadway. Il y a de l’excentricité dans l’air, à l’image survoltée du personnage de scène d’Elton John, sous lequel se cache un Londonien timide né Reginald Dwight.

Le scénario de Lee Hall (Billy Elliot) ne se démarque pas particulièrement par sa subtilité. Elton/Reg, dont le parcours d’artiste est illustré de manière chronologique (jusqu’à la fin des années 80), n’a pas été aimé par ses parents, qui étaient eux-mêmes à couteaux tirés et se sont séparés alors qu’il était enfant. Son père ne lui a jamais montré le moindre signe d’affection. Sa mère n’était guère plus attentive à ses besoins. C’est sa grand-mère qui l’a encouragé à jouer du piano.

Même s’il s’agit d’une biographie « autorisée », Rocketman n’hésite pas à plonger dans les eaux troubles des différentes dépendances d’Elton John (alcool, drogues, sexe, etc.). En ces matières propices à l’autodestruction, le film est moins complaisant que ne l’était Bohemian Rhapsody avec Freddie Mercury. Où Bohemian Rhapsody était pétri de clichés et de mauvais postiches, Rocketman – produit par le mari d’Elton John, David Furnish – ne manque pas d’humour ni d’autocritique. On y montre, quoique très brièvement, les fesses de deux hommes qui font l’amour (ce qui, semble-t-il, ne s’est jamais vu dans un film grand public hollywoodien).

« Elton était présent, il connaissait tous les détails du scénario, mais tout en étant un peu en retrait. On n’avait quand même pas l’impression qu’il nous épiait ! »

— Dexter Fletcher, réalisateur de Rocketman

Les jalons de la carrière d’Elton John, à commencer par le spectacle qui a lancé sa carrière à 23 ans, au Troubadour de Los Angeles, sont reconstitués dans les moindres détails (comme permet de le constater un montage parallèle de photos, au générique) : costumes, lunettes, accessoires délirants. Fletcher y ajoute un supplément de réalisme fantastique qui permet au récit de mieux se déployer.

L’acteur anglais Taron Egerton, s’il ne ressemble pas trop physiquement à Elton John, parvient parfaitement à saisir – alerte au cliché  ! – son essence et son énergie. Si l’on succombe aussi facilement au charme de ce film, c’est en grande partie grâce à lui. Ainsi, bien sûr, qu’à toutes ces chansons célèbres dont les paroles – signées Bernie Taupin, le complice de toujours et ami indéfectible (Jamie Bell) – profitent d’un nouvel éclairage dans le contexte.

« Elton nous a fait confiance, précise Egerton, révélé par Eddie the Eagle… de Dexter Fletcher. Il savait que nous étions passionnés. J’ai passé de nombreuses heures avec lui et Bernie Taupin avant le tournage. Un soir, on a même beaucoup trop bu  ! C’était une expérience d’une importance capitale. C’est de cette façon que j’ai pu apprendre à le connaître. »

Un bémol ? Il concerne la musique, souvent présentée en version orchestrale. Je la préfère dépouillée, comme l’embryon de This Song qu’Elton John compose sur le piano familial, en mettant spontanément des notes sur les mots de Taupin, scène pivot du film. Taron Egerton a une belle voix, mais ce n’est pas celle d’Elton John  ! Aussi, ses reprises réorchestrées ne produisent pas le même impact émotif que les versions originales. Résultat : on y perd au change. Assez pour que ce blockbuster ne connaisse pas un succès monstre ? Ce n’est pas ce que j’ai dit…

Rendre l’ordinaire extraordinaire

Croisé par hasard sur le tapis rouge de Little Joe de Jessica Hausner hier, le prolifique scénariste de District 31, Luc Dionne. Le grand cinéphile, qui se rend chaque année à Cannes pour le festival, estime que la compétition est sans doute la plus enthousiasmante depuis cinq ans. Il y a ce que promettent les noms prestigieux inscrits au programme, puis il y a l’épreuve des films. Jusqu’à présent, la compétition s’est révélée aussi relevée qu’on pouvait l’espérer. Elle s’est même élevée d’un cran hier.

Ken Loach a le don de rendre l’ordinaire extraordinaire. Déjà double lauréat de la Palme d’or, le cinéaste de 82 ans propose avec Sorry We Missed You, scénarisé par son complice Paul Laverty, rien de moins que l’un de ses meilleurs films en carrière. Campé à l’instar du précédent, I, Daniel Blake (Palme d’or en 2016), à Newcastle, dans le nord de l’Angleterre, ce drame social dans la plus pure tradition naturaliste du cinéma de Ken Loach s’intéresse aux tracas de la famille de la classe ouvrière moderne.

Ricky, qui a cumulé les petits boulots, espère enfin se sortir de la misère en travaillant à son compte comme chauffeur-livreur de colis. Sauf qu’à l’ère du numérique, alors que les syndicats et leurs revendications ne sont plus au goût du jour, le mirage de la maîtrise de sa destinée donne lieu à un nouveau type d’esclavagisme économique, que l’on peut décrire comme l’« ubérisation » de la société. On ne compte plus ses heures pour joindre les deux bouts, et forcément, c’est l’entourage qui en souffre.

« Nous sommes passés de la sécurité du travail à l’insécurité du travail. Des gens peuvent être licenciés du jour au lendemain. On a essayé de voir l’impact de tout ça au sein d’une famille. »

— Ken Loach, réalisateur de Sorry We Missed You

La femme de Ricky, Abby, travaille comme aide-soignante à domicile, de 7 h 30 à 21 h, son fils vit une crise d’adolescence aiguë, lui-même peine à s’adapter à son nouveau métier. Rien ne va plus. Mais les dettes continuent de s’accumuler et il y a les comptes à payer. Loach, qui tourne encore une fois avec des acteurs non professionnels, brosse un portrait familial nuancé, émouvant, avec une grande tendresse et une profonde humanité.

La mise en abyme d’Almodóvar

Dolor y gloria (Douleur et gloire) est le sixième film que Pedro Almodóvar présente en compétition à Cannes, lui qui, à bientôt 70 ans, et malgré plus d’un chef-d’œuvre au compteur, n’a jamais remporté la Palme d’or. Il revient cette fois sur la Croisette avec plusieurs de ses acteurs fétiches, dont Cecilia Roth, Penélope Cruz et Antonio Banderas, qui incarne en quelque sorte son alter ego.

Salvador Mallo est un réalisateur de renom, vieillissant, qui souffre atrocement du dos et de migraines. Son système nerveux le fait souffrir en général. Il ne tourne plus. Se demande si la vie mérite d’être vécue s’il ne peut faire de cinéma. Mais la présentation de l’un de ses films à la Cinémathèque de Madrid provoque une rencontre déterminante avec son acteur principal, avec lequel il s’était brouillé il y a 32 ans.

Suave comme toujours, subtil dans la construction de son récit, abordant ses thèmes de prédilection – le lien mère-fils, le souvenir de l’enfance – et jouant habilement de références autobiographiques, Almodóvar signe une élégante ode au cinéma. Ce n’est peut-être pas le chef-d’œuvre annoncé, mais c’est un retour à la grande forme pour le cinéaste de la movida.

Toujours en compétition, mais dans un tout autre registre, Little Joe de l’Autrichienne Jessica Hausner est un thriller décalé, clinique et lancinant qui rappelle David Cronenberg ou encore Yorgos Lanthimos (sans l’humour noir). On ne s’étonne pas que la cinéaste ait fait ses classes auprès de Michael Haneke. C’est l’histoire d’Alice, brillante phytogénéticienne qui a créé une fleur censée rendre heureux ceux qui s’en occupent. Mais cette belle fleur vermeille, surnommée Little Joe, est-elle aussi inoffensive qu’on le prétend ? La prémisse de cette nouvelle variation sur le thème du classique Invasion of the Body Snatchers intrigue, mais le résultat, sans supplément d’âme, n’est pas mémorable.

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