Chronique

Pub, mensonges et jeux vidéo

Mes proches le savent depuis longtemps, mais je ne m’en vante pas, même si je ne prétends pas que c’est un secret.

Ça dure depuis des années.

Et c’est un vrai gaspillage de temps.

Mesdames et messieurs, je l’avoue.

Je joue à Candy Crush.

Dans le métro, dans n’importe quelle salle d’attente, écrasée dans un fauteuil alors que vous tous, dans vos chaumières, êtes peut-être en train de dire à vos enfants que les écrans sont interdits ou limités, moi, je fais éclater des bonbons virtuellement, les uns après les autres. 

Je n’en suis pas fière, mais c’est comme ça. Et c’est comme ça que j’ai découvert, dans la dernière année, une des nouvelles frontières du monde publicitaire : l’univers des jeux mobiles.

Ceux qui connaissent ce jeu conçu par la société King savent, comme c’est le cas ailleurs, qu’on peut réellement acheter des vies et des outils pour progresser, ce que je n’ai jamais fait, mais qui est une des façons principales de « monétiser » ces jeux gratuits. Or, ce qu’on peut aussi faire depuis un certain temps, c’est acheter des vies en échange de temps passé à regarder de la pub. Ça, je l’ai essayé.

Pub pour des applications de méditation, pour trouver un job de chauffeur chez Uber, pour une entreprise d’installation de pneus… La Fondation du Dr Julien utilise ce médium, tout comme Idagio, une application sérieuse pour mélomanes. Il y a aussi une pub qui revient souvent pour Mixtiles, une entreprise qui imprime des photos sur une sorte de « post-it » géant encadré, ce qui fait qu’on peut les coller et les recoller directement au mur. 

Mais actuellement, janvier oblige, c’est aussi rempli de pubs pour des régimes et des applications d’exercice. Et j’ai vu, à répétition, une annonce terrifiante pour une potion magique qui prétend faire maigrir sans le moindre effort. Du grand n’importe quoi. À un moment, on montre des images où on verse le liquide sur un tas de gras et tout disparaît. Plus tard, en surtitre, on aperçoit les mots « No Exercise » barrés par une grosse croix, après des images montées d’une émission qui ressemble à Shark Tank – Dans l’œil du dragon, version américaine –, où on aurait apparemment appuyé cette entreprise. 

Choquée que de la publicité aussi mensongère puisse être diffusée, j’ai poussé l’exploration vers un site web affichant un gros 404 accompagné d’un message en mandarin disant que la page n’existe pas.

Appel vendredi aux Normes de la publicité, l’organisme fédéral qui veille à ce qu’on ne soit pas ainsi exposés à de telles insanités. Est-ce parce que nous sommes sur un jeu mobile venu d’Europe, diffusé par une application sur téléphone portable, que des images de la sorte peuvent se faufiler ?

Pas du tout, m’a répondu la responsable des communications à Montréal, Danielle Lefrançois.

« Au Canada, m’a-t-elle dit sans hésiter, c’est illégal de faire de la publicité trompeuse, peu importe la plateforme. »

Ce que je devrais faire, m’a-t-elle aussi expliqué, c’est noter toute l’information possible sur ladite annonce, pour ensuite porter plainte officiellement avec le formulaire sur normespub.com.

C’est ensuite à l’organisme de faire enquête et de contacter l’annonceur, si nécessaire, pour lui demander de cesser la diffusion du message. Si cela ne marche pas, le Conseil passe à une autre étape : contacter le diffuseur. 

***

Étonnamment, peu de personnes se plaignent des publicités trompeuses diffusées sur les nouveaux médias comme celui-ci ou sur les réseaux sociaux, m’a expliqué Mme Lefrançois.

Les chiffres officiels du Conseil pour 2018 n’ont pas encore été publiés, mais sur 2200 plaintes, il n’y en a eu que « quelques-unes », certainement pas des centaines, au sujet de fausses informations véhiculées sur les réseaux sociaux comme Facebook.

Pourtant, il y a une foule de messages communiqués constamment qui sont, comme ce que j’ai vu sur Candy Crush, du grand délire.

Deux fois, je me suis fait prendre à lire de la publicité pour des crèmes miracles en pensant qu’il s’agissait, au départ, d’articles d’information (OK, des articles de potins sur des vedettes, mais n’auriez-vous pas voulu savoir, vous aussi, pourquoi George et Amal Clooney prenaient soudainement leur retraite ? La pub trompeuse essayait de nous faire croire que c’était pour se lancer dans l’anti-rides…).

Mais je n’ai pas porté plainte. Est-ce parce que je n’y ai jamais cru, de toute façon ?

Selon Mme Lefrançois, les réseaux sociaux sont moins « le Far West » qu’on pense, mais surtout, les gens sont plus sceptiques et plus conscientisés qu’on le croit et font souvent le tri eux-mêmes.

Et si on se fie aux résultats d’une recherche menée à Princeton, publiés dans Science Advances et relatés hier par le New York Times, les jeunes sont particulièrement sur leurs gardes.

Selon l’étude, le relais de « fausses nouvelles » – pas de la pub nécessairement, mais du contenu pas fiable – se fait peu. Et ces fausses nouvelles sont surtout partagées par les personnes de 65 ans et plus actives sur les réseaux sociaux. 

Bref, ces fausses nouvelles et ces publicités mensongères seraient-elles un mal marginal ?

Il est fort possible, je l’espère, que personne ne croie aux prétentions amaigrissantes de la potion annoncée sur Candy Crush. Et que personne ne croie réellement que George Clooney s’est recyclé dans les crèmes anti-vieillissement. Et que ces annonceurs gaspillent leur argent. 

Mais est-ce que ces plateformes de diffusion font du mal à leur marque en permettant de la publicité d’aussi bas de gamme ?

Je n’ai pas d’étude ou de sondage à vous citer là-dessus, mais si vous voulez mon opinion : oui, c’est clair.

Candy Crush, Facebook et compagnie devraient y avoir. On en a assez d’être exposés à ça.

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