UNIVERSITÉS

Combien valent les recteurs ?

Le salaire de base de 414 000 $ – auquel s’ajoutent des avantages – de Guy Breton, recteur à l’Université de Montréal, a soulevé la controverse la semaine semaine. Alors que les universités crient famine, les bonis et avantages de toutes sortes accordés à leurs hauts dirigeants font souvent la manchette. Au fait, combien valent les recteurs ?

Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, « touche un salaire près de trois fois plus élevé que le ministre », titrait Le Journal de Montréal la semaine dernière. 

« C’est aussi le salaire de huit cols bleus. Tout est question de perspective et de valeur que l’on accorde aux uns et aux autres », calcule de son côté André Perrault, fondateur de PCI Perrault conseil, une firme spécialisée dans la rémunération dans les secteurs privé et public.

En entrevue avec La Presse, la semaine dernière, Guy Breton a expliqué que les salaires des hauts dirigeants de son établissement « sont comparables à ceux des cadres des 15 plus grandes universités de recherche au Canada ». 

Cela étant dit, les salaires ont vite fait de sembler trop élevés aux yeux « des lecteurs du Journal de Montréal », a ajouté M. Breton.

« Le coût de la vie ici ne se compare pas du tout à celui de Vancouver ou de Toronto, dit pour sa part Jean Portugais, président du Syndicat général des professeurs et professeures de l’Université de Montréal. Les gens de la communauté [universitaire] sont amers de voir qu’au moment où tous les services sont touchés par de grosses coupes faites par le rectorat, le recteur ne s’astreint lui-même à aucune mesure d’austérité. »

Michel Magnan, professeur à l’École de gestion de l’Université Concordia, spécialiste des questions de gouvernance, raconte qu’à son université aussi, ça grogne dans les rangs quand sont révélés certains salaires de la haute administration. 

Il relève cependant que le gonflement des salaires des hauts dirigeants n’est sans doute pas étranger au fait que ceux des professeurs ont eux-mêmes augmenté depuis une quinzaine d’années. « Il n’est pas rare que des professeurs-vedettes, qui dirigent des chaires ou qui ont une expertise très spécialisée, gagnent 200 000 $. À cela s’ajoute le fait qu’un peu partout, la différence de salaire entre les recteurs et les professeurs est beaucoup plus marquée de nos jours. »

Il n’y a pas qu’ici que les salaires des recteurs font sursauter, note par ailleurs Michel Magnan. Aux États-Unis, où l’on compte aussi des universités publiques, les salaires des recteurs font également tiquer, certains frôlant le million. 

« Il faut relever que ça se passe dans un pays où les entraîneurs des équipes universitaires de football font eux-mêmes plus de 1 million, souvent ! »

— Le professeur Michel Magnan

Une enquête du Chronicle of Higher Education a révélé ces derniers mois qu’aux États-Unis, les recteurs d’universités publiques gagnaient en moyenne 428 000 $ par année en 2014. 

MESURER LA COMPÉTENCE

La vraie question, selon Michel Magnan, serait de mesurer la compétence réelle d’un recteur. « Mais comment juger de ses réalisations ? Qu’est-ce que c’est, au juste, un recteur performant ? »

André Perrault ajoute, lui, que si on avait su dans quel pétrin l’UQAM allait plonger le Québec avec son fiasco immobilier de l’îlot Voyageur, il y a une dizaine d’années, « bien des gens auraient sans doute été d’accord pour qu’on paie 100 000 $ de plus pour un recteur qui aurait fait montre de plus de compétence ».

Mais combien gagnerait un recteur s’il gérait des budgets comparables dans le secteur privé ? Entre 400 000 $ et 700 000 $ de salaire de base, répond M. Perrault, auquel s’ajoutent divers avantages. Ces avantages dans le secteur privé sont beaucoup plus élevés que ce qui est consenti aux dirigeants des universités. Cela étant dit, « on entend souvent parler de primes de séparation, de logement, etc. dont les dirigeants des universités ne se vantent pas ». 

ET LE SERVICE PUBLIC ?

L’ancienne ministre Louise Beaudoin cache mal son exaspération quand il s’agit de l’inflation des salaires et de l’argument qui la justifie, à savoir la nécessité de délier les cordons de la bourse si on veut attirer de gros noms et de grosses têtes. « Si c’est le cas, ça en dit long sur notre société. Et le service public, dans tout cela ? La noblesse de servir le bien commun ? Ça ne compte plus ? Il faut quand même aussi se souvenir que nos universités sont subventionnées à plus de 80 %. »

« On parle ici de recteurs, mais c’est partout pareil, enchaîne Mme Beaudoin. Regardez combien gagnent le patron d’Hydro-Québec, ceux d’Investissement Québec, de la Caisse de dépôt, de l’Agence métropolitaine de transport, des gros hôpitaux. Voyez aussi à quels salaires les médecins aspirent. »

« Les universités sont sous-financées, et cela, il faut le dénoncer, mais l’ennui, c’est qu’elles sont aussi très mal gérées », dit quant à lui Jean-François Roberge, porte-parole de la Coalition avenir Québec en matière d’éducation.

Évoquant les salaires et indemnités de départ des recteurs, mais aussi des vice-recteurs, il souligne que les universités ne s’aident pas et qu’« il est très difficile, dans ces conditions, de plaider leur cause ».

Depuis 2013, la rémunération globale des dirigeants des universités du Québec est soumise à un contrôle par le ministère de l’Éducation. Le Vérificateur général n’a cependant droit de regard que sur les Universités du Québec et non pas sur les universités à charte, ce que dénonce le Parti québécois.

Cette semaine, Hélène David, ministre de l’Éducation supérieure, a indiqué qu’elle avait fait envoyer une lettre à toutes les universités leur demandant de lui indiquer dans le détail tous les éléments de la rémunération des cadres supérieurs.

LES CONCLUSIONS DE DEUX RAPPORTS

« Les recteurs, vice-recteurs et autres cadres supérieurs dirigent une entreprise intellectuelle et on peut faire le pari qu’on trouvera toujours, au sein de la communauté universitaire, des justes qui voudront tenir ce rôle en vertu de ce qu’il représente au sein d’une société plutôt que de ce qu’il rapporte. Mais leur rémunération devra aussi être juste : entre leurs responsabilités quotidiennes et les conditions plus détendues dont jouissent leurs collègues professeurs, l’écart est tel qu’il commande une reconnaissance marquée, réelle. »

— Lise Bissonnette et John R. Porter, L’Université québécoise : préserver les fondements, engager des refondations, septembre 2013

« Le suivi que le ministère [de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur] effectue du respect de la législation portant sur la rémunération des cadres des universités est insuffisant. Aucun mécanisme de contrôle n’est mis en place afin de déceler les situations non conformes. Les interventions du ministère se limitent généralement aux situations problématiques portées à son attention. »

— Rapport de la vérificatrice générale du Québec, hiver 2016

Université McGill

Heather Munroe-Blum a reçu 750 000 $ depuis son départ de McGill, en 2013. Pendant son mandat, elle s’est entre autres fait remarquer par ses nuitées dans des hôtels de 1200 $, pour ses demandes de remboursement de l’entretien ménager de sa maison et pour l’entretien paysager de sa propriété.

Université Bishop’s

Michael Goldbloom, recteur de l’Université Bishop’s, quitte son poste avec une indemnité de départ de 650 000 $.

Université Concordia

En 2011, l’Université Concordia se cherche un nouveau recteur. Les deux derniers (Judith Woodsworth et Claude Lajeunesse) sont partis avec des indemnités de départ totalisant 1,7 million.

Université Laval

Le conseil d’administration de l’Université Laval a accordé une augmentation de salaire de 100 000 $ en un an à son recteur Denis Brière. En 2015, des bonis d’après-mandats de 1,4 million sont accordés à huit dirigeants de l’Université Laval.

Université de Sherbrooke

L’ex-doyen de la faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke, Réjean Hébert, a eu droit à une indemnité de départ de 115 445 $ en prenant sa retraite de ce poste en septembre 2010. Il s’est ensuite porté candidat pour le Parti québécois dans Saint-François, en Estrie.

Universités du Québec (2010 à 2015)

Quatre des cinq établissements de l’Université du Québec (l’École de technologie supérieure, Institut national de la recherche scientifique, l’Université du Québec à Chicoutimi et l’Université du Québec à Rimouski) ont accordé à leurs cadres une somme non conforme à la législation évaluée à un peu plus de 800 000 $.

UQTR

L’Université du Québec à Trois-Rivières a accordé un montant de 294 000 $ à la chaire de recherche dirigée par sa rectrice Nadia Ghazzali (sur les femmes en science). En 2013, un rapport de Raymond Chabot Grant Thornton blâmait la rectrice pour sa gestion déficiente de l’Université. Elle démissionnera en 2015.

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