Chronique

Une question de décence

Il y a le contexte. Depuis des mois, la parole de centaines de femmes, victimes de viols ou de violences, a été libérée en bloc. C’est dans ce contexte social chargé que Bertrand Cantat a fait paraître, début décembre, son nouvel album, Amor Fati. Et dans ce même contexte que de nouvelles accusations de comportements violents de Cantat contre les femmes ont été portées.

L’ex-chanteur de Noir Désir, groupe emblématique du rock français des années 90, a été condamné à huit ans de prison en 2004 pour le meurtre de sa compagne, l’actrice Marie Trintignant. Il a été libéré pour bonne conduite en 2007, après quatre ans de détention. Six mois avant de se suicider, en 2010, son ex-femme , Krisztina Rady, mère de ses deux enfants, a décrit les violences physiques et psychologiques que Cantat lui aurait fait subir.

Depuis quelques semaines, des voix s’élèvent en France pour s’indigner de la tournée de spectacles que donne Bertrand Cantat depuis la fin de février, à l’appui de son album. Les pressions d’associations féministes et d’importants mécènes ainsi que des pétitions comptant des dizaines de milliers de signatures ont forcé l’annulation de spectacles un peu partout en France.

Un festival où Cantat devait se produire en juin, en Ardèche, a cédé aux pressions de ses commanditaires et de bon nombre de festivaliers la semaine dernière en retirant son nom de la programmation. Un autre festival, à Saint-Nazaire, a fait de même après avoir perdu une subvention de la mairie.

D’autres événements estivaux ont choisi en revanche, contre vents et marées, d’appuyer Bertrand Cantat. C’était le cas du Festival des Papillons de nuit, en Normandie, qui a beaucoup été critiqué la semaine dernière, notamment par quelque 70 000 signataires d’une pétition appelant au retrait de Cantat de l’affiche.

Hier, le chanteur a lui-même décidé de se retirer de la programmation de l’ensemble des festivals d’été, afin de « mettre fin à toutes les polémiques », a-t-il déclaré à l’Agence France-Presse. 

Cantat a dans la foulée publié sur Facebook un réquisitoire pour son droit à la réinsertion. « J’ai payé ma dette à laquelle la justice m’a condamné, a-t-il rappelé. J’ai purgé ma peine. Je n’ai pas bénéficié de privilèges. »

Tout en renouvelant sa « compassion la plus sincère, profonde et totale à la famille et aux proches de Marie », le chanteur a réclamé le droit d’exercer son métier « et le droit pour le public de se rendre à [ses] concerts et d’écouter [sa] musique ».

J’ai toujours cru qu’il fallait séparer l’art et l’artiste, et apprécier l’art pour ce qu’il est, sans autres considérations. Je le crois encore. Mais entre la théorie et la pratique, il y a parfois des nuances à apporter. Il y a 15 ans, Bertrand Cantat est devenu, pour toujours, un assassin. Qu’il ait purgé sa peine – pour le moins clémente en droit lituanien, il faut le préciser – n’y change rien.

Bien sûr que Cantat a le droit de chanter et d’exercer son métier. Lui interdire de le faire serait le condamner à perpétuité pour un crime pour lequel il a déjà été condamné. Il a aussi le droit, comme tous ceux qui ont purgé leur peine, d’être réhabilité. Mais il ne peut faire fi du contexte social.

Je ne dis pas que Bertrand Cantat doit se terrer pour le restant de ses jours dans un sous-sol bordelais ou toulousain. Mais il y a un prix à payer pour son crime, qui transcende la justice pénale. 

Bertrand Cantat ne peut pas continuer à vivre sa vie d’artiste comme s’il ne s’était rien passé dans cette chambre d’hôtel de Vilnius, cette nuit de juillet 2003, sans en subir les conséquences et les contrecoups.

La victime de ce drame n’est pas Bertrand Cantat. « Je trouve honteux, indécent, dégueulasse, qu’il aille sur scène », a confié hier Nadine Trintignant à Léa Salamé à la télévision de France 2, en parlant de l’assassin de sa fille. Ce sont les mots durs, mais parfaitement compréhensibles, d’une mère endeuillée.

Il y a une différence entre faire paraître un disque et se donner en spectacle. Bertrand Cantat a le droit de monter sur scène. Son public a le droit d’aller entendre ses chansons en concert. Les Inrockuptibles, célèbre magazine français, a le droit de faire sa « une » avec lui en pleine éclosion du mouvement #metoo (comme il l’a fait en octobre, en suscitant la polémique). Ses détracteurs ont aussi le droit de manifester leur mécontentement.

Mais il n’est pas uniquement question de droits dans cette triste histoire, dont le scénario se répète depuis plus d’une décennie. Il est aussi question de devoirs. Bertrand Cantat a, à mon sens, un devoir moral de retenue. Non seulement à cause de ses antécédents judiciaires et des nouvelles révélations sur son passé violent, mais en raison – je le répète – du contexte social actuel. Il ne peut, pas davantage que quiconque, ignorer cette vague de fond.

Trop longtemps, trop de gens ont été trop complaisants face à ce qui a trop souvent été décrit comme un « crime passionnel », un accident tragique attribuable à la jalousie maladive d’un homme et d’une femme excessifs, intensément amoureux, pour le meilleur et pour le pire. Trop longtemps, trop de gens ont minimisé et banalisé cet acte de violence inouïe, en lui prêtant un vernis romantique.

Je continue de croire à la réhabilitation des criminels. Ce n’est pas de ça qu’il est question. Une femme est morte. Une mère, une fille. Le chanteur qui l’a tuée a choisi hier, devant le tollé, de ne pas monter sur scène l’été prochain. Ce n’est pas un cas de censure. C’est une question de décence.

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