CHRONIQUE

Le plat pays vu d’en haut

Alors que l’on souligne aujourd’hui le 40e anniversaire de la mort de Jacques Brel, un ouvrage fraîchement lancé aborde un aspect moins connu de la vie du chanteur : sa grande passion pour l’aviation. Brel était un pilote aguerri. Il adorait se retrouver aux commandes d’un appareil et goûter au vertige qu’un vol à haute altitude procure. « Quand je vole, je n’ai pas besoin de musique », disait-il.

L’histoire qui entoure la rédaction du livre Voir un ami voler est purement « brellienne ». On sait que Brel aimait cultiver et multiplier les amitiés, toutes sortes d’amitiés, et que celles-ci pouvaient naître facilement et rapidement, le temps d’enfiler un p’tit rouge au bistro. C’est un peu de cette façon que ce livre est né.

En 2015, Jean Liardon, ami et ancien instructeur d’avion de Brel, débarque à Montréal pour une période de trois mois. L’homme et sa femme prennent l’habitude de fréquenter l’Auberge Saint-Gabriel, dans le Vieux-Montréal. Le couple se noue d’amitié avec le propriétaire, Marc Bolay.

Au fil des discussions, Liardon, aujourd’hui âgé de 77 ans, finit par livrer quelques pans de l’histoire d’amitié qu’il a connue avec Brel durant une dizaine d’années, de 1969 jusqu’à sa mort, en 1978. Bolay s’enthousiasme et tente de convaincre Liardon d’offrir ces souvenirs au public. Mais le fidèle ami a encore en mémoire les mots de Brel qui disait à son entourage afin de protéger son intimité : « Si vous m’aimez, fermez vos gueules. »

Mais voyant que même Maddly, la dernière compagne de Brel, avait fini par ouvrir son livre de souvenirs, Liardon a accepté de travailler avec un ami de Bolay, le journaliste Arnaud Bédat. C’est grâce à la centaine d’heures d’entretiens qui a eu lieu entre les deux hommes que nous pouvons aujourd’hui découvrir cette histoire.

La générosité de Brel

« Jacques est débarqué chez nous, à notre école de Genève, pour venir se renseigner, raconte Jean Liardon, de passage à Montréal la semaine dernière. Il avait environ 500 heures d’expérience sur un appareil Wassmer. Ce n’était pas un débutant. Il m’a dit qu’il voulait apprendre à voler avec instruments. Voler à vue, ça limite. Quand il y a du mauvais temps, on ne peut rien faire. »

Après sa formation de trois mois avec l’équipe de Liardon, il devient copropriétaire d’un bimoteur Beechcraft. « L’avion est devenu à partir de là un moyen de transport comme un autre pour lui. Il volait de Genève à Paris, de Paris à Nice. Il faisait ce qu’il voulait. »

Nombreux sont ceux qui ont déjà évoqué la générosité et l’extrême sensibilité de Jacques Brel. Sa présence et celle de son avion aux Marquises, le lieu où il a vécu ses dernières années, ont été un moyen d’exprimer sa gratitude aux habitants qui l’avaient accueilli.

« Il utilisait son avion pour aider les gens, raconte Jean Liardon. Il allait d’une île à l’autre souvent pour rendre service. » On raconte que Brel se servait de son appareil pour ravitailler les habitants de l’île.

Brel, pilote d’avion ! Avouez que cela fait rêver, que cela appartient à l’univers de Saint-Exupéry. Imaginez la surprise des employés des tours de contrôle quand ils découvraient que celui qui était aux commandes d’un avion sur le point de se poser était le créateur de Quand on n’a que l’amour ou d’Amsterdam. « Les gens le savaient à l’approche, mais pour le reste, Jacques avait une immatriculation comme tous les autres pilotes », dit Jean Liardon.

Faussetés et exagérations

Au-delà de la passion que l’icône de la chanson entretenait pour l’aviation, le livre permet de faire connaître l’homme dans son intimité. Et aussi de remettre les pendules à l’heure sur certaines choses, notamment au sujet de la misogynie dont on a souvent accusé le grand tombeur.

« Je ne crois pas un instant que Jacques était misogyne. Il disait cependant que les femmes ne lui avaient pas été fidèles. Il avait été déçu de cela et il avait souffert de cela. »

— Jean Liardon

Arnaud Bédat renchérit. « Il aurait souhaité que les femmes soient ses potes. Il avait dit, lors d’une entrevue chez Jacques Chancel, cette phrase fabuleuse : “De toute façon, on dit toujours des bêtises sur les femmes.” Ça annulait tout ce qu’il avait dit précédemment sur les femmes. »

Des faussetés et des exagérations au sujet de Brel, Jean Liardon en a entendu beaucoup depuis la mort de son ami. Gentleman, l’ancien instructeur hésite à parler de cela. Mais il évoque quand même un épisode qui a été altéré avec le temps. « On a déjà dit qu’il y avait eu plusieurs prises de la chanson Jaurès. Or, j’étais en studio quand il a enregistré la chanson. Il ne l’a chantée qu’une seule fois, je peux vous le garantir. Il est allé en régie, on a écouté la chanson. Il nous a demandé si on entendait bien les paroles et ç’a été fini. »

Les heures passées en compagnie de Jean Liardon ont permis à Arnaud Bédat de découvrir un Brel perpétuellement en quête de découvertes. « J’ai aussi découvert l’humour de cet homme. Il était un escogriffe déconneur. Il ne se prenait pas au sérieux. »

À ce sujet, Jean Liardon raconte cette anecdote savoureuse. Un jour que Liardon et Brel mangeaient au restaurant, l’instructeur en a profité pour dire à Brel qu’il avait une grande admiration pour le comédien Robert Lamoureux. Un homme s’est tout à coup joint à eux, invité par Brel. La discussion s’est poursuivie sur Lamoureux. Liardon a défendu l’acteur. Ce n’est qu’à la toute fin du repas que Liardon a découvert que le mystérieux convive était… Lamoureux. Brel n’était pas peu fier de son coup.

Brel a quitté la scène en 1966. Il s’est alors fait plus discret. « Jacques n’était pas, a priori, monsieur Brel. Mais en même temps, il ne voulait pas qu’on l’oublie. Un artiste ne peut pas vivre sans l’amour du public. » Liardon raconte notamment la fois où, dans un restaurant, des gens avaient reconnu Brel. Ils sont venus lui demander un autographe. Le chanteur était visiblement heureux de ce témoignage d’amour.

S’il n’y avait pas eu cette rencontre à Montréal, Jean Liardon croit que ces souvenirs, de même qu’un petit film et des lettres qu’il possède, tout cela serait resté secret. Remercions le hasard de la vie qui a fait que dans un restaurant montréalais, des liens se sont tissés. Et qu’un ange est passé par là au même moment.

Voir un ami voler

Jean Liardon  & Arnaud Bédat

Plon

285 pages

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