Les désavantages du numérique

Le lundi 29 octobre, sept joueurs des Sénateurs d’Ottawa, équipe de la LNH, montent à bord d’une camionnette Uber pour retourner à leur hôtel de Glendale, en Arizona. On peut, avant tout, les féliciter pour leur conscience écologique. Voyager à sept, c’est aider à sauver la planète. Le Pacte est fier d’eux.

On retrouve donc, assis bien serrés, les centres Matt Duchene, 5 buts, 11 passes, 16 points cette saison, Chris Tierney, 2 buts, 13 passes, 15 points, Colin White, 5 buts, 4 passes, 9 points, l’ailier gauche Alex Formenton, 1 but, aucune passe, 1 point, et les défenseurs Thomas Chabot, 5 buts, 17 passes, 22 points, Chris Wideman, 2 buts, 3 passes, 5 points, Dylan Demelo, 2 buts, 5 passes, 7 points. Une belle brochette de talents. À quelques éléments près, le cœur de l’équipe y est. Le cœur et la langue fourchue aussi.

Le chauffeur d’Uber leur demande pour quelle équipe ils évoluent. Chris Wideman, assis à côté de lui, répond : « Ottawa, si vous voulez en savoir plus, nous sommes vraiment fiers… » Un joueur assis derrière termine sa phrase : « ...de notre désavantage numérique ! » C’est du cynisme. Le désavantage numérique des Sénateurs est l’un des pires du circuit. Toute la bande se met alors à critiquer celui qu’ils tiennent responsable de leur inefficacité, l’entraîneur adjoint Martin Raymond. Matt Duchene se moque de lui, en disant qu’il est le seul coach à diriger le pire jeu de puissance et le pire désavantage numérique de la ligue, en une même saison. Puis les gars échangent sur les méthodes d’enseignement de Raymond : il n’ajuste rien, c’est toujours la même stratégie, il ne fait que leur répéter ce qu’ils font et leur pose des questions qui ne mènent nulle part. Bref, les boys bitchent. Sur un ton collégien. Comme des élèves de 5e secondaire médisent de leur prof de mathématiques, pour expliquer leurs mauvais résultats. C’est pas beau, mais c’est humain.

La course terminée, les gars descendent poliment de la camionnette et le monsieur Uber poursuit sa route, le sourire en coin. Il y a quelques années, le chauffeur, tout excité, se serait empressé de tout raconter à ses chums : « Tu sais pas qui était dans mon taxi ? Les Sens ! Tu sais pas ce qu’ils ont dit ? » Les chums auraient trippé d’apprendre ce bon gros potin. Ah ouais ! Ils auraient payé une bière au chauffeur qui se serait senti big auprès de sa gang. Et c’est tout. Pas de quoi fouetter un Chabot !

Mais nous sommes à l’air du numérique. Le chauffeur a une caméra sur son tableau de bord. Tout excité, il s’est empressé de rentrer chez lui, mettre en ligne les propos tenus par les Sénateurs. Au lieu de devenir le centre d’attraction de sa gang de chums, il est devenu le centre d’attraction du monde du hockey au complet.

En 2018, il n’y a pas juste Big Brother qui vous regarde, il y a surtout Little Brother, votre voisin, votre dépanneur, le type dans le métro, Pierre, Jeanne, Jacques et Uber.

La machine à réactions s’est mise à spinner. Honte aux sept mercenaires ! Comment peuvent-ils parler contre un de leurs coachs ? ! C’est scandaleux ! Il faut les échanger ! Wô ! Un instant. D’abord, ils sont sept, c’est le tiers de l’équipe. Ce ne serait pas de la reconstruction, ce serait de la démolition.

Et puis, franchement, on a déjà entendu pire. D’ailleurs, ce qu’il y a de plus décevant, dans leur conversation, ce n’est pas ce qu’ils ont dit, c’est ce qu’ils n’ont pas dit. Ils raillent leur désavantage numérique, mais aucun d’eux n’en prend la responsabilité. Ne serait-ce qu’une partie. On ne les sent pas honteux d’être pourris. Tout est de la faute du coach. Cela dit, s’il y avait eu une caméra dans l’Uber conduisant l’équipe d’entraîneurs, on les aurait sûrement entendus critiquer leurs joueurs et leur imputer l’échec du désavantageux désavantage. C’est partout ainsi. Si ça va mal au bureau, c’est la faute des boss selon les employés, c’est la faute des employés selon les boss.

Longtemps, on a dit que les murs ont des oreilles ; aujourd’hui, les murs ont des oreilles, des yeux et un ordinateur. Tout le monde nous fait face, on ne peut plus parler dans le dos de personne. Bien sûr, c’est épeurant, mais en même temps, ça nous oblige à penser avant de parler, ce qui est tout de même une bonne affaire. Les joueurs des Sénateurs n’ont pas à casser du sucre sur le dos de leur coach devant un étranger. Ce n’est pas ça, une équipe. On ne se rend pas intéressant en se moquant d’autrui. Surtout quand autrui est l’un des nôtres.

Vous me direz, la vidéo envoyée par le chauffeur est une atteinte à la vie privée des joueurs. C’est pas correct. Bien sûr, il faut apprendre à se méfier du monde. Faire attention. Mais des pas corrects, il y en a plein, il faut donc surtout apprendre à se méfier de soi. À se méfier du petit smatte en nous qui a beaucoup de facilité à dénoncer les défauts des autres, mais qui peine à trouver les siens.

Les sept Sénateurs se sont excusés. Comme il se doit. Et le match suivant, Ottawa a écrasé les Devils du New Jersey 7 à 3, en n’accordant aucun but en désavantage numérique. Yes ! Les âmes repentantes ont enfin compris ce que Marty Raymond attendait d’elles. Alléluia ! Remerciements à saint Uber pour faveurs obtenues.

La chronique finirait bien ainsi. Le problème, c’est que les Sénateurs ont aussi joué jeudi. Ils ont perdu 5 à 3 contre Vegas. Et leur désavantage numérique a accordé deux buts en deux infériorités. Ouais… Quelque chose me dit que ça ne parlait pas fort dans l’Uber du retour. J’espère que le chauffeur avait de la bonne musique : « J’aurais dû, ben dû, donc dû, fermer ma grand’yeule… »

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