Livre White

Pourquoi j'aime Kanye West

Dans son premier essai, l'auteur d'American Psycho poursuit son analyse décapante des États-Unis, d’une façon, comme il le dit lui-même, « ludique et provocatrice, réelle et fausse, facile à lire et difficile à déchiffrer, et, chose tout à fait importante, à ne pas prendre trop au sérieux ».

Au printemps 2017, j’ai perdu quelques amis (ou faux amis), non parce que j’avais voté pour Donald Trump (je n’avais pas voté), mais parce que j’avais finalement explosé, sur mon podcast, contre les élites fortunées des deux côtes qui pleuraient encore à propos d’une élection, et j’avais soutenu que cette incapacité à rationaliser et à faire face à un simple fait était devenue insupportable non seulement pour eux, mais pour quiconque avait à endurer leur traumatisme théâtral. Je me suis moqué d’amis riches qui grognaient contre l’injustice du collège électoral pendant un dîner à Spago qui avait coûté des milliers de dollars, et j’ai reproché à Meryl Streep son discours anti-Trump outragé aux Golden Globes, pendant la semaine même où elle avait mis en vente sa maison de Greenwich Village pour trente millions de dollars. Après que ce podcast a été diffusé, j’ai remarqué que plusieurs accointances ne sortaient plus avec moi, et qu’une ou deux personnes que je considérais comme des amis avaient disparu – parce que je n’étais pas, je suppose, catégoriquement opposé au président, parce que je n’étais pas d’accord avec elles pour dire que tout était franchement atroce, parce que je ne pensais pas que Trump était la pire chose qui soit arrivée à la démocratie et parce qu’il leur semblait que je trouvais normal que « Hitler orange » soit à la Maison-Blanche. Je normalisais Trump et ça, camarade, ça n’est pas acceptable.

[…]

Un peu plus tôt dans l’année, plusieurs journalistes ont voulu me parler de deux tweets que j’avais postés en faveur de Kanye West.

Ils n’avaient pas l’air de croire que je pouvais aimer son fil « délirant », notamment quand il disait aimer Trump, et ne pouvaient certainement pas comprendre pourquoi j’avais tweeté « Heil Kanye ! » en réponse à son mélange bizarroïde de prophétie transparente et de blague de relations publiques très calculée. La presse suggérait que quelque chose n’allait vraiment pas bien chez moi pour avoir posté un truc pareil, mais pas chez eux pour m’avoir posé la question. Mais je connaissais Kanye depuis 2013, quand il m’avait envoyé, de façon inattendue, un texto pour me demander si j’aimerais travailler sur une idée de film qu’il avait eue. Nous ne nous étions jamais rencontrés, mais j’ai été assez intrigué pour aller le voir dans une aile privée de Cedars Sinai, le lendemain de la naissance de son premier enfant. Nous avons passé quatre heures à discuter du projet de film et de toutes sortes d’autres choses – tout, depuis son album Yeezus au porno, en passant par les Jetsons – jusqu’à ce que Kim Kardashian sorte de sa chambre avec dans ses bras leur nouveau-né North. Ça m’a paru le bon moment pour me retirer, quand bien même Kanye aurait voulu que je reste encore, m’offrant même une bouteille de Grey Goose alors que je m’apprêtais à partir. Depuis, j’avais travaillé avec lui sur quelques projets étranges et compliqués de cinéma, de télévision et de vidéo qui, pour la plupart, ne s’étaient jamais concrétisés, mais j’avais gardé le contact sur les réseaux sociaux, et il se trouvait que j’avais réagi à ses étonnantes pensées, à son flux de conscience sur sa page officielle de Twitter, dans les semaines qui précédaient la sortie de son nouvel album – comme des centaines de milliers d’autres suiveurs.

Ces tweets me rappelaient pourquoi j’aimais Kanye : ils étaient adorables et mystérieux, stupides et profonds, drôles et malins, jargon de groupe d’entraide et vieilles photos, coup de pub absurde et réflexion véritable sur le point où se trouvait Kanye West à ce moment précis. Et pendant la tempête Twitter, il a mentionné qu’il aimait Trump et admirait son « énergie de dragon », laissant entendre que le président et lui avaient ça en commun. Mais cette admiration n’avait rien de nouveau puisqu’il en avait dit autant lorsqu’il avait explosé dans une tirade au concert de San Jose, une semaine après la victoire de Trump – et avait déclaré au public : « Si j’avais voté, j’aurais voté pour Trump. » (Mon petit ami était présent à ce spectacle, pratiquement au bord de l’effondrement.) De plus, il a été une des rares célébrités à aller voir le président à la Trump Tower après l’élection. C’était du pur Kanye, obsédé par le showbiz, le spectacle et le pouvoir – et, pour certains d’entre nous, son honnêteté avait toujours été une source d’inspiration et eu un effet hypnotique. Mais la Gauche a réagi comme un instituteur terrifié, nous faisant la leçon en disant que ce qu’il avait tweeté était très, très mal ; que personne ne devrait l’écouter ; qu’il devrait présenter ses excuses afin que nous puissions tous le pardonner pour un récit dans lequel lui – un Noir – soutenait le raciste et était par conséquent lui-même raciste. Dans un instant de panique morale, John Legend, signaleur de vertus, a interpellé Kanye et l’a supplié de se rétracter, se rétracter, se rétracter, et Kanye a refusé. Comme il a refusé quand le New York Times, dans un portrait par ailleurs élogieux dans la section Arts & Loisirs, ne pouvant pas non plus digérer l’affaire Trump, avait incité Kanye à clarifier sa position et à s’excuser, comme s’il avait eu besoin de le faire et, à sa manière très Kanye, il a refusé.

Des tweets comme « La victimisation de soi est une maladie » ou ceux qui louaient le président étaient tellement drôles, parce qu’ils provoquaient un effondrement chez les opposants de Trump, alors qu’ils auraient dû être plus malins que ça et les replacer dans l’esprit qui avait présidé à leur composition – un truc bipolaire, une performance artistique dada. Mais prendre Kanye à ce point au sérieux, littéralement, comme s’il était un ponte du dimanche matin plutôt qu’une pop star, c’était tordre leur signification pour les faire coller à une vision déformée du monde post-Trump qu’ils imaginaient, une version draconienne, apocalyptique, du futur, 1984 et La Servante écarlate à la fois. C’est presque devenu un jeu : que pouvait-on dire pour les contrarier au maximum ? Mais est-ce que c’était drôle – ou simplement épuisant – de les voir devenir fous, de les voir s’indigner de, euh, de tout pratiquement ?

Ils avaient mis au point des règles très précises concernant la manière de vivre et les opinions autorisées, ce qui rendait une personne « mauvaise » ou « bonne », les voies que vous aviez le droit de suivre, et Kanye n’adhérait à aucune d’entre elles.

Au lieu d’être à nouveau scandalisés, ils auraient dû comprendre qu’une figure comme Trump était attirante pour lui : effronté, un gangster, son propre maître, que cela vous plaise ou non, un solitaire, transparent, un diseur de vérité à ne pas prendre littéralement, imparfait, contradictoire, un rebelle, horrible pour certains ou merveilleux pour d’autres, mais certainement pas vanille ou modéré, incapable en tant que bureaucrate, mais habile en tant que perturbateur. C’était aussi, naturellement, ce que beaucoup de gens que je connaissais aimaient chez Trump.

Les médias se sont moqués de Kanye et ont spéculé sur le fait qu’il devait être drogué pour dire des choses pareilles. Il est en train de détruire sa carrière ! Comment un Noir pouvait-il aimer Trump ? Et – pour changer de sujet ou de cible – comment pouvait-il faire la promotion de Candace Owens ? Owens, une femme noire, jeune, jolie, convaincante, disait qu’elle était devenue conservatrice quand elle avait finalement compris que « les libéraux étaient en réalité les racistes, les libéraux étaient en réalité les trolls ». Owens avait grandi à Stamford, dans le Connecticut, et avait travaillé à Vogue, et elle était à présent une activiste à part entière, très critique notamment de Black Lives Matter. Owens soutenait que les Démocrates étaient les véritables propriétaires de plantation et, lors de ses apparitions dans les universités, elle demandait aux jeunes Noirs d’en finir avec la victimisation et la politique identitaire et de cesser de se comparer à des esclaves réels. Kanye a essayé de développer le même point dans une interview sur TMZ, décousue et faussement inspirante – du genre, l’esclavage, c’est dans votre tête – et les médias ont redoublé d’efforts dans leur condamnation de toutes ces choses et de celles, d’une certaine façon, liées à lui. Seul un idiot n’aurait pas compris ce que Kanye essayait de dire, même si c’était confus et maladroit, mais compte tenu du parti pris qui infectait tout en 2018, la presse s’est inquiétée du fait qu’il avait des « épisodes délirants » et probablement besoin d’un traitement pour consommation abusive de drogues. Ou peut-être qu’il était complètement dingue parce que personne ne pouvait penser de cette manière sans être fou. Le consensus, dans les éditoriaux post mortem un peu partout, était que sa carrière avait pris fin après le commentaire sur l’esclavage et les tweets sur Trump. C’était fini pour Kanye.

J’ai rencontré Kanye pendant la semaine où ces controverses explosaient sur les réseaux sociaux, même si initialement je ne le voulais pas. Kanye m’avait contacté parce qu’il était intéressé par la résurrection d’un projet de télévision dont nous avions parlé en 2015, et qu’il envisageait à présent de transformer en film. J’étais toujours intrigué par l’idée originale, mais je n’étais pas sûr que ça pourrait marcher sous la forme d’un film, et donc j’hésitais, en partie à cause de conflits d’emplois du temps. Il partait bientôt pour le Wyoming afin de terminer la production de son dernier album et, avant cela, il serait difficile pour moi de trouver du temps pour un rendez-vous dans ses bureaux de Calabasas. Mais j’ai ensuite compris que mon hésitation était influencée par cette couverture des médias. Je pensais que Kanye allait probablement bien, mais qu’il était peut-être, comme beaucoup le prétendaient, dans une phase délirante ou irresponsable, et si c’était le cas, essayer de se retrouver, pendant une semaine où j’étais déjà écrasé de travail et de contraintes temporelles, n’avait aucun sens. Mais quand j’ai expliqué que mon emploi du temps était chargé, il a eu l’air déçu et, à mon tour, j’ai été déçu. Je me suis donc rapidement réorganisé et je suis allé en voiture jusqu’à ses bureaux, légèrement inquiet à l’idée que j’allais peut-être retrouver, comme le répétaient les médias, le Kanye qui avait perdu la raison.

[…]

Je suis arrivé dans les bureaux de Kanye à Calabasas et, après que la sécurité m’a laissé passer, j’ai été conduit dans une pièce où il était en train de faire trois trucs à la fois : assembler l’équipe d’un film, contrôler sa ligne de vêtements, répéter des nouvelles chansons. Depuis cinq ans que je le connaissais vaguement, je ne l’avais jamais vu aussi attentif, concentré et heureux. C’était Kanye au sommet de sa lucidité, et l’après-midi a confirmé pour moi qu’il était, en fait, parfaitement sain d’esprit : son propre maître, pas d’excuses, et certainement pas un monstre défoncé en train de cafouiller sur Twitter. Les gens devaient reconnaître – non pas approuver ou embrasser – que c’était quelqu’un qui voyait le monde à sa façon et non conformément à ce que d’autres pensaient qu’il devrait voir.

Kanye défendait dans ses tweets sur Trump une idée de la paix et de l’unité, en imaginant un endroit où différentes parties pourraient s’emboîter et travailler ensemble, en dépit de vicieuses différences idéologiques – c’est ça.

Il ne s’intéressait pas spécialement à la politique réelle ou à la politique au sens littéral, mais à la fin de l’été 2018, on aurait pu dire que personne n’avait l’air de s’y intéresser. Kanye, comme tout le monde, des deux côtés du fossé, envisageait à présent le monde comme un théâtre où une comédie musicale ne cessait d’être jouée, et avec dans le rôle principal quelqu’un qui leur ressemblait, capable d’exprimer leurs propres opinions. Mais, dans le cas de Kanye, avec la dose appropriée d’énergie narcissique du dragon, une énergie qui lui permettait, peu importait ce qu’en pensaient les autres, d’être totalement libre.

Ce dont mon ami et moi discutions vraiment, ce soir-là, dans Culver City, membres de la Génération X désenchantés qui étions parvenus à la maturité pendant le coup double des années 1970 nihilistes et le bla-bla reaganien des années 1980, c’était de la liberté. Mais comment pouviez-vous être libre si vous vous prosterniez devant des pitreries à hurler d’un côté et, de l’autre, devant un fossé de la taille du Grand Canyon que personne ne tentait de traverser ? Depuis novembre 2016, mon ami et moi avions tous les deux entendu qu’un terrible effondrement économique était sur le point de se produire, la planète allait fondre, un nombre incalculable de personnes allaient mourir, la situation tendue en Corée du Nord allait projeter les États-Unis dans une apocalypse nucléaire, l’impeachment de Trump était imminent, provoqué par la « vidéo pipi » – qui laisserait les gens sans emploi, et les chars d’assaut russes seraient dans les rues. Nous avons aussi noté, sans pouvoir rien faire, que le réalisateur David Lynch n’avait pas pu dire dans une interview qu’il pensait que peut-être Donald Trump entrerait dans l’histoire comme un des grands présidents, sans qu’un groupe de pensée le contraigne à s’excuser immédiatement de ces propos sur Facebook. Et où se trouvait une résistance si attirante et rusée qu’elle parvenait à vous emporter, capable de vous faire peut-être voir les choses sous un jour plus vaste, moins clignotant ? Mais la résistance de 2018 semblait résolue à préconiser essentiellement le vandalisme et la violence. L’étoile de Trump sur Hollywood Boulevard a été détruite à coups de pioche, un acteur ressemblant à un Lorax1 de soixante-dix ans a dit « Que Trump aille se faire foutre », lors des Tony Awards une animatrice de télévision a traité la fille du président de « connasse incapable » pendant son émission, un autre acteur a suggéré que le fils du président, âgé de onze ans, soit enfermé dans une cage avec des pédophiles. Et tout cela en provenance d’Hollywood : le pays de l’inclusion et de la diversité. Peut-être que tout le monde se fichait complètement de Barron Trump, parce que c’était simplement l’année du creux de la vague permanent pour une résistance qui ne cessait d’accumuler les échecs cuisants en passant sa colère sur Trump. C’était peut-être seulement un autre épisode d’un reality-show qui se déroulait. Ou peut-être que, comme lorsque vous êtes en proie à une rage infantile, la première chose que vous perdez est le jugement, avant que ne vienne le tour du sens commun. Et, à la fin, vous perdez la tête et, avec elle, votre liberté.

1 Le Lorax est un personnage de l’illustrateur Dr. Seuss qui parle aux arbres.

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