HOCKEY

L’ ABC de la religion du Canadien de Montréal

Les séries éliminatoires dans la Ligue nationale de hockey ramèneront cette semaine leur lot de rituels enfiévrés à Montréal : visites à l’oratoire, rituels vaudous, invocation de fantômes… la religion n’est jamais très loin quand il est question de la « vraie saison ».

Surtout quand les choses se corsent, soutient Olivier Bauer, professeur à la faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal. Question d’élever lui-même son jeu d’un cran, il s’est lancé un défi, cette saison : publier sur son blogue un abécédaire sur la religion et le Canadien, une lettre après l’autre, au lendemain de chacune des 26 premières parties. Il en a fait un livre qu’il publie ces jours-ci gratuitement.

« Je suis théologien, donc évidemment, je regarde les choses dans ma perspective à moi, mais oui, la religion peut qualifier cette relation qu’ont les Montréalais avec le hockey. Il y a du sacré, de la foi, de la confiance… et tout ce qui est aléatoire, incertain. Et s’il y avait des puissances supérieures dans le hockey ? Et si on arrivait à les mettre de notre côté pour aider le Canadien à remporter des victoires ? »

LES MIRACULÉS DU HOCKEY

Le théologien prend les choses à la légère, mais il a scrupuleusement respecté ses contraintes. L’exercice l’a mené à mêler des citations de Lamartine à celles de commentateurs sportifs, ou à évoquer l’Évangile selon saint Matthieu quand il est question de Carey Price et de ses « miracles » devant le filet.

« Mais, même dans la religion du Canadien, les miracles ne sont ni obligatoires ni automatiques. Car il semblerait, après tout, que les joueurs de hockey, même s’ils ont le CH tatoué sur le cœur, même s’ils portent la sainte Flanelle, même s’ils s’appellent Jesus Price, sont des êtres humains comme les autres et qu’ils ont, malgré tout, certaines limites », écrit le professeur à la lettre M, pour « miracles ».

D’origine suisse, Olivier Bauer a d’ailleurs lui-même joué au hockey dans son enfance. « Je ne savais pas patiner, alors je suis devenu gardien de but », raconte-t-il, avant d’ajouter qu’il a plus tard commandé un livre sur la vie de Jacques Plante… une bible qu’il n’a jamais reçue. « Qui sait où ma carrière de gardien serait allée si j’avais pu lire ce livre ! », lance-t-il en riant.

Après s’être autant penché sur la sainte Flanelle cette saison, a-t-il une prédiction pour les séries ? Verra-t-on une 25e Coupe Stanley à Montréal cette année ? « Humm… Le Canadien va remporter la Coupe en, quoi, 16 parties ? Quatre séries gagnées en quatre parties chacune. Ici, je suis bien obligé de dire ça ! »

ABC de la religion du Canadien de Montréal

H :  HOWIE MORENTZ

[…] Ses funérailles furent célébrées le 11 mars 1937 sous la conduite d’un pasteur protestant et non des moindres, le Très Révérend Docteur Malcolm Campbell, modérateur de l’Assemblée générale de l’Église presbytérienne du Canada. Elles furent célébrées non pas sous l’un des mille clochers montréalais, mais à l’endroit le plus sacré de la religion du Canadien, dans ce Forum mythique qui abritera tant d’exploits et aussi quelques drames et même une émeute (c’est ici l’Église qui se rend chez le Canadien). […]

ABC de la religion du Canadien de Montréal

O : ORATOIRE SAINT-JOSEPH

Quand vient le temps des séries […] de nombreux fidèles du Canadien planifient, seuls ou en groupe, un pèlerinage à l’oratoire Saint-Joseph. […] On fera remarquer qu’en agissant ainsi, les fidèles montrent peu de confiance dans le Canadien. Demander de l’aide de puissances surnaturelles, n’est-ce pas douter des habiletés des joueurs et des entraîneurs ? Ils rétorqueront probablement que même si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal. Mais, même en religion, les temps peuvent changer. Lors les séries 2014, le diocèse catholique de Montréal proposait d’allumer un lampion virtuel. Se doutait-il qu’il rendait ainsi le pèlerinage à l’Oratoire inutile ?

ABC de la religion du Canadien de Montréal

C :  « CALISSE » D’ARGENT

[…] Mais dans la religion du Canadien, la Coupe Stanley est encore quelque chose de plus, de mieux. Échappant à la mythologie pour rejoindre la liturgie, elle devient cette réalité visible et palpable, ce vase des plus sacrés dans ce catholicisme qui si fortement imprègne le Québec, cette coupe que seuls quelques élus mâles (cela vous rappellerait-il quelque chose ?) sont appelés à manipuler, ce cratère dans lequel d’aucuns prétendent que du vin se transsubstantifierait en sang. Bref, dans la religion du Canadien, la Coupe Stanley devient le Calice d’argent. Comme toutes les histoires d’amour, paraît-il, cette quête aussi finit mal, en général. […]

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K :  COMME KOIVU, KOVALEV, KOMISAREK, KOSTITSYN

[…] Peut-on vraiment croire que Dieu existe, quand on se trouve à devoir chercher des mots en « K » pour poursuivre son abécédaire de la religion du Canadien ? Oui, car Dieu, dans son infinie Providence, a créé la Finlande et la Russie et qu’il y a placé le goût du hockey, donnant ainsi au Canadien une belle liste de joueurs dont le nom commence par « K ». […] Tous les « K » du Canadien, des « K » plombiers ou employés de soutien (comme on les nomme un peu cruellement) jusqu’aux « K » les plus célèbres (on pense immédiatement à Kovalev-l’Artiste, à Koivu-Capitaine Courage), tous ont leur place dans le panthéon du Canadien.

ABC de la religion du Canadien de Montréal

E :  EAU BÉNITE

[…] Pour expliquer comment on peut convaincre une puissance supérieure de jouer avec le Canadien, les théologiens de sa religion proposent une explication particulièrement savoureuse. Ce qui aiderait les joueurs du Canadien serait de « les avoir trempées dans l’eau bénite ». Avoir trempé quoi ? Auraient trempé « les » ! Mais « les » quoi ? L’accord au féminin pluriel exclut les patins et les gants ; il fait pencher pour des parties moins visibles, plus privées et plus viriles, celles-là mêmes que l’on tâtait jadis pour vérifier que le pape « en avait deux et bien pendantes » (« duos habet et bene pendentes »), prouvant par là même qu’il était un homme et un vrai. Ce que sont aussi, sans le moindre doute, les joueurs du Canadien. […]

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Y :  YOUPPI !

[…] De toutes les mascottes, Youppi ! est certainement l’une des plus laides. « Elle », « il » ou « ça » participe visiblement de la conspiration que dénonçait Nietzsche, au moins de la conspiration contre la beauté (pour la santé, la bravoure et le reste, on reconnaît que l’on n’en sait rien). Mais alors, paradoxe de la (bonne) religion, l’adoption de Youppi ! comme mascotte est à inscrire au crédit du Canadien. Car c’est toujours un bienfait de défendre la veuve et de recueillir l’orphelin. […]

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