Après l’horreur, l’attente

L’angoisse est palpable à Christchurch. Si l’heure est au recueillement et aux messages de soutien, bien des questions demeurent sans réponse, comme celle du sort des 36 blessés toujours hospitalisés. En attente de nouveaux bilans, de nombreuses familles attendaient toujours de savoir, hier, si leurs proches faisaient partie des victimes.

ATTENTATS DE NOUVELLE-ZÉLANDE

« L’amour l’emporte toujours sur la haine »

CHRISTCHURCH — Ce matin, à Christchurch, les résidants étaient encore nombreux à venir déposer des gerbes de fleurs, des peluches ou de simples mais émouvants messages de soutien aux familles des 50 victimes de l’attentat perpétré dans deux mosquées de la ville.

Près de la mosquée Al-Noor, où le tireur a fait le plus grand nombre de victimes, Drake Nohe, un homme d’origine maorie, est venu entonner un chant religieux à la mémoire des victimes. « C’est une expérience difficile et il est plus facile d’exprimer notre douleur, notre perte, par le chant. Nous sommes bouleversés, mais nous restons unis. Personne ne doit venir nous dire le contraire. »

Outre ces hommages improvisés qui continuent de se multiplier, des collectes de fonds ont aussi été lancées pour apporter un soutien financier aux familles touchées. Sur le site Givealittle, près de 45 000 donateurs avaient versé plus de 3 millions de dollars néo-zélandais aujourd’hui au petit matin. Le trafic est tel que le site a connu des problèmes techniques dans la nuit de vendredi.

Bref, le soutien s’organise. Pour les familles des victimes, toutefois, l’horreur de vendredi a fait place à une insoutenable attente.

Attente d’abord de connaître le sort des 36 blessés toujours hospitalisés, dont deux étaient toujours dans un état critique au moment d’écrire ces lignes. Un enfant de 4 ans est du nombre. À la sortie de l’hôpital de Christchurch, les familles passaient, le visage défait, refusant de parler aux journalistes venus du monde entier pour couvrir le triste évènement.

Par ailleurs, puisque les autorités tardent à dresser de nouveaux bilans, de nombreuses familles attendaient toujours de savoir, hier, si leurs proches faisaient partie des victimes.

Devant une des deux mosquées attaquées, Ash Mohammed a franchi les barricades de la police dans l’espoir de découvrir ce qu’il était advenu de son père et de ses deux frères, qu’il avait tenté de joindre en vain.

Un policier l’a empêché d’avancer.

« Nous voulons simplement savoir s’ils sont morts ou en vie », a protesté M. Mohammed.

Dans un collège où étaient rassemblées de nombreuses familles, Akhtar Khokhur, appuyée sur les épaules d’une amie, pleurait en regardant une photo de son mari sur son téléphone portable.

« Je ne sais toujours pas où il est », a-t-elle dit.

Rituel funèbre : le temps presse

Pour les proches des morts confirmés, l’attente est tout autre. Ils espèrent récupérer le plus tôt possible les dépouilles de leurs proches, pour les enterrer conformément aux rites funéraires musulmans. La crémation est interdite dans la religion musulmane ; les défunts doivent être lavés, puis mis en terre promptement.

Or, le travail d’enquête et d’identification des victimes est complexe. Ce matin, certains corps gisaient toujours dans la mosquée Al-Noor.

« [Les familles] veulent toutes voir leurs morts et accomplir les derniers rites pour ensuite les mettre en terre, a expliqué l’imam de la mosquée de Linwood, Lateef Alabi, au Sunday Star-Times. Toutefois, la police doit faire son travail et remplir toutes les procédures normales avant de remettre les corps aux familles. » 

« Tout ce que nous demandons est que les corps ne restent pas trop longtemps dans les mosquées, car il sera difficile de les laver et de les mettre en terre. »

— Lateef Alabi, imam de la mosquée de Linwood, au Sunday Star-Times

En point de presse, Mike Bush, directeur de la police de la Nouvelle-Zélande, a déclaré être bien informé des besoins culturels et religieux de la communauté musulmane.

« Toutefois, nous devons déterminer les causes de la mort et confirmer l’identité de chacune des victimes, ce que nous tentons de faire le plus rapidement, mais aussi le plus professionnellement possible, avec une équipe de médecins légistes. » Il a ajouté que la liste des victimes potentielles n’était pas encore définitive. Les journaux locaux faisaient d’ailleurs état, ce matin, d’un bambin de 3 ans, Mucad Ibrahim, dont les proches étaient toujours sans nouvelles.

Les Kiwis solidaires

Le massacre perpétré lors de la prière du vendredi a soulevé l’indignation de la première ministre du pays, Jacinda Ardern, qui estime que si le suspect, un ressortissant australien, a choisi de frapper la Nouvelle-Zélande, c’est parce que le pays « représente la diversité, la gentillesse et la compassion ».

Ses compatriotes ont voulu lui donner raison en faisant preuve de générosité avec leurs concitoyens en deuil. Certains ont offert d’aller faire les courses, d’autres se sont portés volontaires pour marcher avec leurs voisins musulmans qui ne se sentent pas en sécurité.

Sur des forums en ligne, des gens, qui voulaient préparer des repas pour ceux qui en feraient la demande, ont discuté des restrictions alimentaires auxquelles s’astreignent les musulmans.

« L’amour l’emporte toujours sur la haine. Beaucoup d’amour pour nos frères musulmans », pouvait-on lire dans une carte posée sur un mur de fleurs qui s’étendait sur tout un pâté de maisons dans un quartier historique de la ville.

Mosquées à éviter

Reste la question de la sécurité autour des mosquées. Aujourd’hui, les mosquées partout au pays ont pu rouvrir leurs portes aux fidèles, sous une surveillance policière accrue. Toutefois, les autorités conseillaient aux musulmans d’éviter de s’y rendre.

Quant aux mosquées Al-Noor et de Linwood, il est encore trop tôt pour connaître le sort qui leur sera réservé. Doit-on démolir ou préserver des lieux qui ont été le théâtre de pareilles horreurs ? Une question qui se posera malheureusement pour la communauté musulmane de Christchurch.

— Avec l’Agence France-Presse

Mucad Ibrahim, 3 ans

Mucad Ibrahim, trois ans, était dans la mosquée Al-Noor, en compagnie de son frère et de son père. Son frère, Abdi, a réussi à fuir le massacre. Son père s’est fait passer pour mort après avoir été touché par balle et est également parvenu à s’échapper, selon The Age. Le petit Mucad aurait tenté de s’enfuir et n’a pas été revu, avançait l’AFP, hier. Or, plusieurs médias rapportaient les propos d’un ami de la famille qui affirme que le garçon est mort dans les bras de son père, vendredi soir.

Abdullahi Dirie, 4 ans

Le garçon de 4 ans priait avec son père et quatre frères et sœurs plus vieux que lui. Les autres membres de sa famille ont survécu, bien que son père ait eu plusieurs blessures par balles, a dit son oncle à The Washington Post. La famille avait fui la Somalie dans les années 90 et s’était réfugiée en Nouvelle-Zélande.

Sayyad Milne, 14 ans

Sayyad Milne, 14 ans, a été tué à la mosquée Al-Noor, où il se trouvait comme chaque vendredi, avec sa mère et des amis, selon le New Zealand Herald. Son père, John Milne, a précisé que sa mort n’avait pas encore été confirmée officiellement, mais qu’on lui avait dit que son fils avait été vu, en sang, sur le sol de la mosquée. « J’ai perdu mon petit garçon, il venait juste d’avoir 14 ans », a-t-il dit au journal. Son fils voulait être footballeur.

« Un brave petit soldat. C’est si difficile de le savoir tombé sous les balles de quelqu’un qui se moquait de tout et de tous ».

Khaled Haj Mustafa et son fils Hamza, 16 ans

Khaled Haj Mustafa était un réfugié de la guerre en Syrie. Il avait immigré en Nouvelle-Zélande avec sa famille il y a seulement quelques mois et était à la mosquée Al-Noor avec ses fils de 14 et 16 ans, a rapporté Syrian Solidarity New Zealand. L’aîné est aussi mort sous les balles. Le cadet est hospitalisé.

Husne Ara Parvin, 42 ans

Husne Ara Parvin était à l’abri, dans la section des femmes de la mosquée. Elle se serait écroulée sous les balles alors qu’elle tentait d’atteindre la section des hommes pour aider son mari en fauteuil roulant à s’enfuir, a raconté un neveu du couple à BDnews24, un journal bangladais. Son mari a survécu.

Lilik Abdul Hamid

Après l’attaque, une annonce sur Facebook demandait l’aide des utilisateurs pour retrouver l’homme d’origine indonésienne. Or une mise à jour a confirmé que Lilik Abdul Hamid s’ajoutait au nombre des victimes de l’attentat. Son profil Facebook indique que l’homme marié était ingénieur aéronautique et qu’il travaillait pour Air New Zealand.

Linda Armstrong, 65 ans

La femme de 65 ans se trouvait à la mosquée de Linwood lorsqu’elle a été la cible du tireur. Elle est morte dans les bras d’une survivante, qui a reçu une balle dans le bras, selon un ami qui s’est confié au New Zealand Herald. Mme Armstrong parrainait un garçon du Bangladesh. C’était une femme gentille qui accueillait tout le monde à bras ouverts, a dit cet ami.

ATTENTATS DE NOUVELLE-ZÉLANDE

Des héros, des victimes et des disparus

Abdul Aziz ne manque pas de courage. Il en va de même pour Naeem Rashid et Haji Daoud Nabi, dont la bravoure leur a coûté la vie. Quand le tireur est entré dans la mosquée où ils se trouvaient – tuant tous ceux qui se trouvaient sur son chemin –, ces trois hommes ne se sont pas cachés.

Abdul Aziz priait avec ses quatre garçons quand il a réalisé le drame qui se déroulait sous ses yeux, vendredi. À contre-courant, il a couru vers le tireur fou. Il a ramassé la première chose qu’il a pu trouver – un lecteur de carte de crédit – avant de courir à l’extérieur en s’écriant : « Par ici », attirant le tueur le plus loin possible du lieu de rassemblement.

M. Aziz a raconté qu’il ne voulait que distraire l’attaquant, mais qu’il s’est engagé dans une redoutable poursuite. Quand le tireur est retourné à son véhicule pour prendre une autre arme, le père de famille lui a lancé le lecteur. Pendant que ses deux plus jeunes fils l’imploraient de revenir dans la mosquée, l’homme de 48 ans cherchait à éviter les balles du tireur en se faufilant entre les voitures stationnées dans une allée. Du coup, il a récupéré une arme abandonnée au sol par le tueur et l’a lancée sur le pare-brise de sa voiture. « C’est pour ça qu’il a eu peur », raconte-t-il à l’AFP. L’assassin a alors pris la fuite en auto, après ce jeu de chat et de souris.

L’imam par intérim de la mosquée de Linwood, Latef Alabi, n’hésite pas à dire que le bilan aurait été beaucoup plus élevé si ce n’était de la bravoure d’Abdul Aziz. Ce dernier est salué comme un héros pour avoir empêché le tireur de tuer encore plus de gens dans la mosquée de Linwood, à Christchurch.

Après coup, l’homme originaire de Kaboul, en Afghanistan, a déclaré qu’il n’avait pas ressenti de la peur face au tireur et qu’il se sentait comme sur le « pilote automatique ». M. Aziz, dont les quatre fils ont été épargnés, a humblement déclaré qu’il n’avait fait que ce que tout le monde aurait fait dans de telles circonstances. Allah a dû décider que l’heure de la mort n’avait pas sonné pour lui, a-t-il ajouté.

MORTS EN HÉROS

Peu avant, le tireur commençait son massacre à la mosquée Al-Noor. À l’instar de M. Aziz, Naeem Rashid a tout fait pour sauver les siens, mais n’a pas eu la même chance. Sur des vidéos de l’évènement, on voit l’homme de 50 ans qui tente d’attaquer le tireur pour le freiner dans sa folie meurtrière. M. Rashid était accompagné de son fils de 21 ans, Tahla. Les deux ont péri sous la rafale de balles de l’arme semi-automatique.

« C’était un homme brave », a raconté le frère de Naeem Rashid, Khursheed Alam, à la BBC. 

« J’ai entendu de ceux qui étaient là… Il y a quelques témoins qui m’ont dit que mon frère avait sauvé des vies en tentant [de s’interposer]. »

— Khursheed Alam, frère de Naeem Rashid, à la BBC

Fier de cet acte héroïque, M. Alam n’est pas moins anéanti par la mort révoltante de son frère et de son neveu. « Il est notre fierté à présent. Mais sa perte… Ça nous coupe les deux jambes », a-t-il avoué.

Haji Daoud Nabi, un Afghan de 71 ans, a aussi péri en sauvant des fidèles à la mosquée du centre-ville.

« J’ai appris de la bouche du père de mon meilleur ami que [mon père] avait bondi sur quelqu’un pour lui sauver la vie. »

— Omar Nabi, fils de Haji Daoud Nabi, au site Stuff.co.nz

« Il a bravé les balles pour sauver la vie de quelqu’un, et il est mort », a-t-il poursuivi.

Son autre fils, Yama, a raconté qu’il se rendait à la mosquée, peu après le drame, vendredi, justement pour se réconcilier avec son père, avec qui il s’était brouillé. En arrivant sur les lieux et en ignorant encore tout de la tragédie, il est tombé sur un ami qui lui a dit : « Ton père m’a sauvé la vie », rapporte le quotidien australien The Age. Ce n’est qu’en voyant les images du carnage, filmé par l’assaillant, sur lesquelles apparaît son père, allongé sur le dos, mort, qu’il a pris pleinement conscience de l’horreur qui venait de se passer.

« Je n’aurais jamais pensé que ça puisse se passer en Nouvelle-Zélande. C’est un pays pacifique », a-t-il déclaré à l’AFP, submergé par l’émotion. Son père, qui vivait en Nouvelle-Zélande depuis plus de 40 ans, disait de son pays d’adoption qu’il était « un petit bout de paradis », a ajouté son frère Omar.

— Avec l’Agence France-Presse

ATTENTATS DE NOUVELLE-ZÉLANDE

Un « homme blanc ordinaire » conquis par le fascisme

CHRISTCHURCH — Ancien instructeur d’entraînement physique dans l’Australie rurale, Brenton Tarrant, qui se présente dans son manifeste comme un « homme blanc ordinaire » issu de la classe ouvrière, semble avoir été gagné par l’idéologie néofasciste à l’occasion de pérégrinations multiples en Europe.

Cet Australien de 28 ans a été inculpé hier, après l’un des pires crimes jamais perpétrés en Nouvelle-Zélande : le massacre de 50 fidèles dans des mosquées de Christchurch.

Lors de sa brève comparution devant le tribunal de cette ville de l’île du Sud, il a rapidement fait de la main l’un des signes de reconnaissance des suprémacistes blancs. Il n’avait vraisemblablement pas de casier judiciaire et n’était sur les radars d’aucun service de renseignement néo-zélandais.

Brenton Tarrant a grandi dans la petite ville de Grafton, dans le nord de l’État australien de Nouvelle-Galles du Sud, où il a suivi des formations d’instructeur d’entraînement physique après sa sortie de l’école secondaire. Il a travaillé un temps à partir de 2009 dans un gym de la ville.

La patronne de ce gymnase, Tracey Gray, se souvient d’un employé qui travaillait dur, mais qui aurait été transformé par ses voyages en Europe et en Asie. Des publications sur les réseaux sociaux laissent penser qu’il serait allé jusqu’au Pakistan et en Corée du Nord.

Des voyages qui l’ont changé

Lui-même reconnaît s’être rendu en France, en Espagne et au Portugal. Les autorités bulgares ont annoncé enquêter sur les motifs de son séjour en Bulgarie en novembre.

Ce n’était pas la première fois que l’Australien se rendait dans le sud-est de l’Europe : il avait effectué un court séjour dans les Balkans en décembre 2016, parcourant en bus la Serbie, la Croatie, le Monténégro et la Bosnie-Herzégovine.

Un haut responsable turc a également indiqué que Brenton Tarrant avait fait plusieurs séjours en Turquie.

« Je pense qu’il a changé pendant les années où il a voyagé à l’étranger. […] « Ce sont sans doute des expériences vécues, ou un groupe rencontré, qui l’ont fait évoluer à un moment donné. »

— Tracey Gray, patronne du gymnase que fréquentait Brenton Tarrant, à la chaîne publique australienne ABC

Une hypothèse étayée par le manifeste de 74 pages truffé de références haineuses publié par le tireur juste avant le carnage.

Dans ce texte, il raconte avoir pour la première fois envisagé de commettre une attaque en avril ou en mai 2017 alors qu’il voyageait en France et en Europe de l’Ouest.

Une Jeunesse sans histoire ?

Il affirme avoir été frappé par « l’invasion » de villes françaises par des immigrés et parle du « désespoir » qu’a suscité chez lui la victoire au second tour de la présidentielle française d’Emmanuel Macron face à la candidate d’extrême droite Marine Le Pen.

Intitulé Le grand remplacement, ce texte indique que le tireur voulait s’en prendre à des musulmans. Le titre semble être une référence à une thèse de l’écrivain français Renaud Camus – qui connaît une popularité grandissante dans les milieux d’extrême droite – sur la disparition des « peuples européens », « remplacés » selon lui par des populations non européennes immigrées.

Dans une très courte notice biographique accompagnant son manifeste, Brenton Tarrant se présente comme « un homme blanc ordinaire […] né en Australie dans une famille de la classe ouvrière à faibles revenus ».

Il décrit sa jeunesse comme « normale » et, insiste-t-il, sans histoire. Il obtient de justesse son diplôme d’études secondaires, mais n’a aucune envie de poursuivre ses études.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.