Analyse

La parité, à appliquer avec nuance

QUÉBEC — L’éviction de MarieChantal Chassé du Conseil des ministres était une question de temps. François Legault avait beau répéter à chaque occasion qu’il faisait confiance à sa députée de Châteauguay, « l’ingénieure » qui avait fait tomber le ministre libéral Pierre Moreau, il était évident qu’elle n’était pas faite pour la politique.

Sa nomination s’expliquait surtout autrement. François Legault s’était engagé à former un Conseil des ministres paritaire, où les femmes auraient autant de poids que les hommes. La parité peut être un objectif louable, elle devient une embûche inutile quand il s’agit de l’appliquer sans nuance. Cet engagement de nommer des femmes aura relégué bien des aspirants ministres aux arrière-banquettes. Le meilleur exemple reste François Paradis, qui a dû opter pour la présidence de la Chambre devant l’évidence qu’il ne pourrait accéder au Conseil des ministres. C’était pourtant Marc Picard qui, depuis des années, se préparait à ce poste.

Hier, en nommant Benoit Charette titulaire de l’Environnement, François Legault a clairement indiqué que la règle de la parité devait être appliquée avec souplesse. Comme la charité, la parité doit être « bien ordonnée ».

On avait peut-être injustement traité Mme Chassé après son premier point de presse ; incapable d’expliquer les conséquences de la décision du gouvernement Trudeau sur la bourse du carbone, elle pouvait plaider le manque d’expérience. Cette excuse ne tenait plus quand elle a raté de façon spectaculaire son deuxième point de presse. Chargée d’expliquer un rapport sur les dérives du Fonds vert, elle paraissait terrorisée, bredouillant des lignes obscures, les yeux rivés sur le plancher. Dans les cercles environnementaux, on était perplexe, cette insécurité ne correspondait pas du tout à ce qu’avait dégagé Mme Chassé lors des rencontres. Manifestement, elle comprenait ses dossiers. « C’était comme un acteur qui monte sur la scène et n’est pas capable de livrer sa première réplique », a observé un environnementaliste. Chez les mandarins qui ont eu à lui faire des présentations, on la décrit comme « calme et studieuse », une image diamétralement opposée à celle de la politicienne qui paraissait littéralement assiégée par les reporters.

Mais la capacité de livrer un message est une qualité essentielle pour le responsable de l’Environnement, qui sera à coup sûr au centre de controverses importantes. Issue de la Culture, la libérale Isabelle Melançon avait pris un bon moment avant de comprendre le dossier, mais elle savait communiquer. Même chose pour le péquiste Yves-François Blanchet qui, sans prendre de décisions, a gardé consciencieusement les buts pour Pauline Marois.

La maintenir en poste comportait des risques. Les partis de l’opposition l’avaient clairement ciblée comme le maillon faible du gouvernement. Elle aurait été une cible de choix à l’Assemblée nationale. La limoger au bout d’interminables semaines de torture aurait été plus dommageable pour le gouvernement que cette coupe nette et subite, annoncée en fin de journée au début de janvier.

François Legault l’a rencontrée lundi. Foin des problèmes personnels – Mme Chassé vit une séparation –, il fallait selon lui tirer un trait sur cette erreur. M. Legault plaidait hier que sa « moyenne au bâton » était honorable : sur 25 ministres, un seul mauvais casting. La formation du gouvernement à la mi-octobre comportait un risque évident, puisque personne, hormis Marguerite Blais, n’avait jamais siégé au gouvernement.

Le communiqué diffusé par le bureau du premier ministre hier ne fait aucune mention de Mme Chassé et fait plutôt l’apologie de son remplaçant, M. Charette, un transfuge du Parti québécois qui avait adhéré à la Coalition avenir Québec (CAQ) dès sa formation.

M. Legault martelait que Mme Chassé, « ingénieure », était taillée sur mesure pour l’Environnement. M. Charette a un baccalauréat en histoire de l’Université du Québec à Montréal. Mais l’important est qu’il patine avec beaucoup plus d’aisance que Mme Chassé. Il en aura besoin, le gouvernement de la CAQ préconise la construction d’un troisième lien pour relier Québec à la rive sud, une voie royale pour l’étalement urbain et une dépendance plus grande aux automobiles.

Le même Charette, en août dernier, s’était engagé à ce que soit rouvert un sentier de motoneige qui traverse le parc du Mont-Tremblant. Député de Deux-Montagnes, le ministre de l’Environnement était alors porte-parole en matière de transports, et avait promis qu’un gouvernement Legault modifierait un article de la Loi sur les parcs pour permettre aux motoneigistes d’y circuler à nouveau. Heureux hasard, il est désormais responsable de cette Loi sur les parcs, qui, depuis 1987, lui accorde un pouvoir de dérogation s’il le désire.

Dans les émissions de fin d’année, M. Legault faisait l’apologie de son leader parlementaire Simon Jolin-Barrette, parce qu’il était capable d’affronter les journalistes pendant longtemps tout en ne disant rien ! Mesuré à cette aune, M. Charette sera, à l’évidence, un sérieux aspirant à la médaille d’or.

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