Zimbabwe

Quand le théâtre apprend à rire de Robert Mugabe

Pendant les 37 ans du règne de fer de Robert Mugabe, rire du « camarade Bob » était réprimé comme un crime de lèse-majesté. Quelques mois seulement après sa chute, en novembre, une troupe de Harare fait salle comble avec un pamphlet décapant sur les derniers jours de l’ancien régime. Et les spectateurs en redemandent…

— D’après l’Agence France-Presse

Grace Mugabe

La pièce raconte notamment comment Grace Mugabe, la fantasque et autoritaire première dame, a voulu prendre la succession de son mari nonagénaire. « Tout le monde doit se rassembler derrière moi, je suis la mère de la nation. Je suis surtout la femme du président », déclame l’actrice Carol Magenga dans le rôle de Mme Mugabe. Au pied de la scène, le public s’esclaffe sans retenue. « Prenez donc vos armes et donnez l’ordre à vos soldats de me tirer dessus ! », lance dans la pièce Grace Mugabe, célèbre pour ses colères et ses foucades, à un galonné. « Même si on vous donnait une arme, vous n’oseriez pas tirer… »

Robert Mugabe

« Je ne peux rien faire, même la police a été arrêtée », soupire l’acteur Khetani Banda qui joue un Robert Mugabe somnolent, totalement dépassé par les événements. « Qui a viré Mnangagwa ? », se demande-t-il à voix haute dans une autre scène, oubliant manifestement qu’il a lui-même relevé de ses fonctions le vice-président Emmerson Mnangagwa, son dauphin pressenti. À la surprise de ses auteurs, la pièce de théâtre a jusqu’à présent été tolérée par les nouvelles autorités du pays. Elle a surtout été accueillie comme une bouffée d’air frais par le public.

Le général Constantino Chiwenga

Autre signe que les autorités semblent jeter du lest : le titre de l’œuvre n’a pas fait froncer les sourcils des nouveaux maîtres du pays. La pièce s’intitule Opération « rétablir regasi », un titre qui évoque le défaut de prononciation de l’ex-chef d’état-major devenu vice-président du pays, le général Chiwenga. L’homme prononce les L comme des R. L’opération « rétablir la loi » – restore legacy, en anglais – menée par ses troupes est devenue pour le spectacle l’opération « rétablir regasi ». Le metteur en scène Charles Munganasa, qui joue le général Chiwenga, avoue avoir redouté l’entrée de son pays dans l’ère post-Mugabe. « J’étais terrifié, reconnaît-il. Je me demandais ce que serait l’avenir du Zimbabwe. »

Le théâtre  du parc d’Harare 

« C’est hilarant », se réjouit un spectateur, Trevor Chisvo, un enseignant de 26 ans. « C’est drôle que l’on puisse s’amuser d’événements qui auraient pu devenir violents. » Au début des années 90, le dramaturge Denford Magora avait dû prendre la fuite pour échapper à la sécurité d’État, venue l’arrêter à son domicile. Sa pièce Dr. Government mettait en scène le pouvoir en la personne d’un médecin prenant en charge un malade à l’article de la mort appelé Zimbabwe… « Peut-être que la liberté d’expression va se développer, il faut absolument conserver cet élan », dit l’acteur Daves Guzha. « Il faut continuer à repousser les limites avant que le pouvoir ne s’avise de nous dire : “Stop, ça suffit.” »

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