Décryptage

Macron trébuche... une fois de plus

C’est ce qui s’appelle se mettre les pieds dans les plats. Dans le cas d’Emmanuel Macron, on pourrait même ajouter : encore une fois. Alors que la France s’apprête à célébrer le centenaire de l’armistice de la guerre de 14-18, le président de la République française a de nouveau provoqué une levée de boucliers par ses commentaires, disons… malhabiles.

Au cœur de la controverse, cette question : faut-il inclure le maréchal Philippe Pétain, vainqueur de la bataille de Verdun en 1916 et grand chef de l’armées française en 1918, dans les commémorations du centenaire prévues cette fin de semaine ?

Pour les sept autres maréchaux français de la Première Guerre mondiale (notamment Joffre et Foch), l’affaire est entendue. Mais Pétain est un cas très à part. Coupable d’avoir pactisé avec les nazis en 1940 et d’avoir créé le régime collaborationniste de Vichy, à l’origine de la mort de milliers de Juifs, ce militaire est mort déchu, frappé « d’indignité nationale ». Autrement dit : infréquentable.

« UN GRAND SOLDAT », MAIS...

La question de cet hommage se posait depuis quelque temps déjà. Mais Macron a mis de l’huile sur le feu, mercredi, en affirmant que Pétain avait malgré tout été « un grand soldat » pendant la Première Guerre mondiale, même s’il a « conduit des choix funestes » pendant la Seconde.

Le président français s’est justifié en disant vouloir montrer que « la vie politique et la nature humaine » étaient souvent « plus complexes que ce qu’on voudrait croire ».

Mais les réactions enflammées provoquées par ces commentaires montrent à quel point le dossier Pétain est encore extrêmement « chaud » en France, où le militaire demeure une figure de référence pour l’extrême droite.

À gauche comme à droite, l’opposition a profité de l’occasion pour exercer de la pression sur Macron, alors que l’Élysée tentait de désamorcer la crise, en dénonçant une « vaine polémique ».

L’hôtel des Invalides, vaste complexe parisien abritant notamment le Musée de l’armée, a officiellement annoncé, pour sa part, que Pétain ne ferait pas partie de l’hommage aux maréchaux français de la Première Guerre organisé demain par l’État-major des armées, espérant d’un geste couper court à cette controverse typiquement française.

PLUSIEURS FAUX PAS AU COMPTEUR

Depuis son élection, le président français parle souvent sans langue de bois.

Mais son inexpérience et son désir de franchise finissent souvent par se retourner contre lui. Si ce n’est pas un commentaire désinvolte dans une histoire d’abus policier (l’affaire Benalla), c’est une remarque sans empathie lancée à l’endroit d’un chômeur ou d’un syndiqué.

Ce qui est considéré comme une nouvelle bourde s’inscrit ainsi dans une longue suite de petits faux pas, qui égratignent un peu plus chaque fois l’image du président. Nouvelle bourde d’autant plus malvenue qu’il semblait enfin en voie de regagner du terrain, après un été et un début d’automne désastreux sur le plan des relations publiques.

« Ce n’est pas la première fois, souligne le politologue Bruno Cautrès, qu’Emmanuel Macron arrive à gâcher une bonne séquence avec des déclarations que personne ne lui a demandé de faire, qui ne correspondent à aucun enjeu dans la société française, qui sont totalement déconnectées des raisons pour lesquelles il a été élu président de la République. »

« Son entourage dit qu’on n’arrête pas de le stigmatiser, alors qu’en fait c’est lui et lui seul qui est à l’origine des polémiques. C’est complètement absurde ! »

— Bruno Cautrès, politologue

Pour l’historien Frédéric Guelton, il est clair que Macron a manqué là une bonne occasion de se taire. Car si le débat autour du maréchal Pétain mérite d’avoir lieu, le dossier est encore trop sensible pour être rouvert aussi légèrement lors d’un point de presse, devant les micros en mousse bleue des chaînes d’information continue.

« C’est un sujet sur lequel le président de la République aurait dû être plus diplomate, souligne ce spécialiste de la Première Guerre mondiale. Dans ce cas, soit Macron s’est lâché sans faire exprès, soit la plume qui devait préparer son discours ne lui a pas remis la bonne fiche. D’ailleurs, ses propos contenaient quelques erreurs historiques. »

DES HOMMAGES QUI VARIENT SELON LES PRÉSIDENTS

Ironiquement, le maréchal déchu avait été honoré par le général de Gaulle, en 1968, pour le 50e anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Les successeurs du général, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, ont également fleuri la tombe de Pétain pendant plusieurs années, dans un geste de « tradition républicaine ».

C’est Jacques Chirac qui, le premier, rompra avec cette tradition, à partir de 1995. Comme quoi l’art de la commémoration fluctue selon les modes et l’air du temps.

Cinq maréchaux de la Première Guerre mondiale (Foch, Lyautey, Maunoury, Fayolle et Franchet d’Espèrey) sont enterrés aux Invalides. Pétain lui, repose à l’Île d’Yeu, où il est mort, emprisonné, en 1951, à l’âge de 95 ans.

Une « fausse polémique » 

Le président de France Emmanuel Macron a décrit hier comme une « fausse polémique » les réactions à ses propos où il avait jugé légitime d’inclure Philippe Pétain dans une cérémonie d’hommage aux chefs militaires de la Grande Guerre et a exclu toute « célébration individuelle » du maréchal. « Il y a un maréchal Pétain qui a été un des acteurs et des grands soldats de 14-18, et ça, vous ne pouvez pas l’effacer, et donc j’ai simplement dit : on n’efface pas l’histoire, on n’est pas les procureurs de l’histoire », a souligné le chef de l’État français, dénonçant la « boîte à folie » des « polémiques inutiles ». Dès mercredi soir, le gouvernement français avait tenté d’éteindre la polémique grandissante. « Aucun hommage ne sera rendu à Pétain samedi. Il n’en a jamais été question. S’il y a eu confusion, c’est que nous n’avions pas été suffisamment clairs », a déclaré le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux, dans une tribune publiée sur Facebook. « Dans les propos qu’a tenus le président, il n’était nullement question d’hommage républicain, mais de vérité historique. Pétain a servi en 1914. Il contribue à la victoire de 1918. Mais rien ne viendra occulter ou faire oublier le Pétain qui a trahi, collaboré et, infamie ultime, celui qui a signé et mis en œuvre le décret sur le statut des Juifs », a défendu Benjamin Griveaux. — Agence France-Presse

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