Livre « L’impasse terroriste »

Ouvrir la boîte noire

Il est difficile de cerner le terrorisme sans sombrer dans les préjugés et stéréotypes. De même, les gouvernements peintent à le combattre sans verser dans les dérives sécuritaires.

Ainsi, le climat actuel brouille notre compréhension des phénomènes terroristes. Surtout, il fait la part belle aux stéréotypes, pendant qu’Internet permet la circulation de discours, de thèses et d’images le plus souvent décontextualisés et dont la signification initiale est travestie. Répondre à la question « Qu’est-ce que le terrorisme ? » n’a donc jamais été à la fois aussi simple et aussi difficile.

Simple, car les mythes qui entourent ces phénomènes n’ont jamais autant circulé, enracinant dans l’imaginaire collectif de nombreux Occidentaux une multitude de préjugés aux conséquences sociales et politiques parfois désastreuses. L’un des plus tenaces assimile ainsi islam et terrorisme, et nourrit une islamophobie en croissance. Difficile, car qui s’intéresse au terrorisme et à son histoire ne peut que constater la complexité qui les entoure. 

Parler « des » terrorismes permet de ne pas tomber dans le piège d’une simplification qui alimente les amalgames et se révèle préjudiciable à la compréhension des événements récents comme passés.

Il y a en effet lieu de disséquer les différents types de terrorisme, de distinguer leurs dimensions individuelle et collective, tout comme de prendre en considération leurs implications multiples. Cela revient en quelque sorte à ouvrir la boîte noire des terrorismes. La science politique offre ici un éclairage tout à fait central. Elle concerne principalement les processus politiques et sociaux qui entourent la violence et les acteurs qui y ont recours. Elle contribue donc à démystifier ces actes tout en fournissant des explications sur la manière dont ils sont pensés, préparés et exécutés. Elle réfléchit également aux dynamiques géopolitiques ainsi qu’aux évolutions sociales et politiques propres aux sociétés visées.

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En fait, plusieurs types de terrorisme se côtoient et se superposent. Les attaques menées par des individus en apparence isolés, possédant peu ou pas de liens avec des groupes terroristes, se sont multipliées au cours des dernières années. Les loups solitaires ont ainsi frappé entre autres en Israël, au Pakistan, au Canada, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en France, en Suède, en Norvège. Ce phénomène a pris de l’ampleur, mais il n’a pas supplanté un terrorisme plus organisé, à l’image des attentats perpétrés en novembre 2015 à Paris par un commando de l’organisation État islamique, ou encore de ceux commis, de manière quasi quotidienne, par des groupes naxalites dans plusieurs États de la République de l’Inde. Si ces attentats ont la particularité d’avoir ciblé des régions où aucune guerre ne se déroule, il ne faut pas oublier que le terrorisme frappe avant tout des pays affectés par un conflit civil. Les exemples les plus récents sont l’Irak, l’Afghanistan, la Russie (Tchétchénie et Caucase du Nord), la Somalie, la Syrie, le Mali… L’histoire nous montre toutefois que cette tendance est loin d’être nouvelle. Les nombreuses guerres civiles qui ont marqué l’Amérique latine, au Pérou, en Colombie, au Guatemala, etc., dans les années 1960-1980, ont presque toutes vu l’apparition de groupes pratiquant le terrorisme.

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Le paradoxe est connu : l’adoption de dispositions toujours plus nombreuses a un effet moindre sur la capacité des gouvernements à prévenir la menace terroriste, et ce, même si ces mesures accordent toujours plus de pouvoirs aux agences d’application de la loi et aux services de renseignement. Non pas que la lutte antiterroriste ne connaisse aucun succès ; elle a au contraire permis le démantèlement de plusieurs complots et empêché nombre d’attaques. Elle a donc su se montrer efficace en plusieurs occasions. Toutefois, devant une menace qui reste, malgré tous les moyens mobilisés, évolutive et sous bien des aspects, imprévisible, les réponses formulées depuis 2001 montrent d’énormes limites.

À ce titre, la multiplication des attentats terroristes depuis 2015 illustre les difficultés qu’ont les États à prévenir et à contrer ces attaques ainsi que la montée d’acteurs contestataires susceptibles de mobiliser cette forme de violence.

Le manque de ressources est souvent invoqué pour justifier ces ratés. Cependant, c’est bien plus dans la nature de la réponse fortement empreinte d’émotions, dans les angles morts de la lutte antiterroriste, et dans la déconnexion patente entre les impératifs de sécurité intérieure et la politique étrangère des gouvernements qu’il faut chercher un début d’explication.

La dérive sécuritaire ne fait que renforcer l’impasse dans laquelle les États, occidentaux en particulier, semblent engagés. Une telle vision ne correspond en rien à du cynisme. Elle est imprimée dans les représentations dominantes circonscrivant une menace, qui sans être nouvelle, a changé en partie de nature et gagné en intensité. Les gouvernements s’aventurent ainsi dans une spirale sans fin, légitimant à travers leurs réponses au djihadisme l’adoption de mesures qui ne cessent de rogner les libertés civiles et civiques, sapant les fondements mêmes de nos démocraties, et justifiant dans les pays non démocratiques la mise en œuvre de mécanismes de contrôle toujours plus resserrés.

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