couvrir la guerre en Syrie

La fois où j’ai congédié mon fixer

Qu’un guide menace de vous laisser tomber en plein milieu d’un voyage à l’étranger, c’est assurément très désagréable. Quand ce voyage se déroule en zone de guerre, c’est aussi très angoissant.

Ça m’est arrivé à la fin de l’été, en Syrie. J’étais en reportage depuis deux jours quand mon fixer m’a annoncé qu’il rentrait chez lui pour faire une pause d’une heure ou deux. Je lui ai répondu que c’était impossible ; on avait encore du travail.

Ça n’a pas bien passé. « C’est fini. Donne-moi mon argent, je m’en vais », m’a-t-il lancé d’un ton exaspéré. Il bluffait, sans doute. Mais à partir de ce moment-là, je ne pouvais plus lui faire confiance.

Et ne pas pouvoir faire confiance à son fixer, en Syrie, c’est un scénario cauchemardesque.

Un fixer, c’est plus qu’un guide : il aide le journaliste étranger à décoder le monde complexe, parfois hostile, dans lequel il plonge le temps d’un reportage. C’est plus qu’un interprète : il trouve les bons interlocuteurs et organise les interviews. C’est aussi plus qu’un chauffeur :  il connaît le terrain et voit venir le danger.

Pour moi, c’est une règle d’or : quand mon fixer déclare qu’il est temps de partir, je ne m’obstine pas. Lui sait. Moi pas.

Il y a 15 ans, pendant la guerre en Irak, un fixer m’a peut-être sauvé la vie. Le régime de Saddam Hussein s’écroulait et nous étions en route pour la ville de Tikrit, tombée quelques heures plus tôt aux mains des troupes américaines. Juste avant de pénétrer dans la ville, nous avons été arrêtés à un check-point. Les hommes armés qui bloquaient la route nous ont invités à les suivre jusqu’à leur village. En fait, ils ne nous ont pas laissé le choix.

Au village, un vieux cheik a imploré notre aide. Sa tribu, nous a-t-il expliqué, était terrorisée par les maraudeurs kurdes qui profitaient du chaos de la guerre pour piller les villages arabes de la région. Il voulait que nous les aidions à convaincre les Américains de leur fournir une protection armée.

Soudain, des jeunes ont dit quelque chose en arabe. Je n’ai rien compris, mais le vieux cheik s’est mis à se frapper violemment la tête sur le sol, puis à se couvrir la tête des cendres d’un feu de bois éteint qui se trouvait devant lui. Je le regardais, médusée. Ça n’avait aucun sens. Tout s’est passé en quelques secondes. J’ai entendu le fixer s’exclamer : « Vite, vite ! On s’en va. VITE ! »

Nous nous sommes précipités à bord de la voiture et le chauffeur a démarré en trombe. Ce n’est que plus tard que le fixer nous a traduit ce qu’avaient dit les jeunes : il fallait tuer les étrangers plutôt que leur demander de l’aide.

C’était le 15 avril 2003. À l’époque, le journaliste qui m’accompagnait, Paul Quinn-Judge, a relaté l’incident dans le magazine Time.

Je n’ai rien vécu d’aussi dramatique l’été dernier en Syrie. Là-bas, ce n’est pas ma peau, mais mon reportage que je devais sauver. Je ne pouvais pas me permettre de conserver un fixer qui rechignait à la tâche et qui menaçait de me planter là.

Je ne disposais que de six jours sur place. Je n’avais pas une minute à perdre : j’ai congédié mon fixer. Et pendant un moment, j’ai eu l’impression de me retrouver seule dans l’inconnu.

Mais le vertige n’a pas duré longtemps.

Soyons honnête : il n’est pas difficile de trouver un Syrien prêt à traduire des entrevues et à conduire une journaliste pour 300 $ par jour – un salaire colossal pour cette région du monde. En moins d’une heure, l’affaire était réglée. Abdulsalam, mon nouveau fixer, était prêt à prendre du service.

Nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain matin. J’avais prévu me rendre dans la ville de Hassaké pour interviewer un Québécois qui s’était joint aux forces kurdes pour combattre le groupe État islamique. Il me fallait toutefois une autorisation de la police pour passer les nombreux check-points qui barraient la route. Or, nous étions vendredi, jour de congé pour les musulmans. Les bureaux de la police étaient vides.

Désespérément vides.

Je craignais de perdre une journée entière de reportage lorsqu’Abdulsalam a convaincu un policier en congé de venir au poste pour signer la précieuse autorisation.

Ce matin-là, j’ai compris que j’étais tombée sur une perle.

Abdulsalam était prêt à tout : m’accompagner à Raqqa, où s’accrochaient quelques milliers de combattants islamistes ; avaler des centaines de kilomètres de route en pleine nuit ; dormir à la belle étoile à l’hôtel Kobane, dont les chambres étouffantes poussaient les clients à sortir pour s’étendre sur la pelouse du jardin… quitte à se réveiller couverts de fourmis.

Abdulsalam avait aussi l’une des qualités les plus recherchées chez un fixer : un carnet de contacts bien garni.

Sans contact, un journaliste ne vaut rien. Au Québec, il peut se construire un réseau au cours de sa carrière, mais à l’étranger, le temps est limité : il doit avoir accès aux gens qui comptent, et ce, le plus rapidement possible. Sans un bon fixer, la tâche est pratiquement vouée à l’échec.

Bien sûr, les fixers sont rarement objectifs. Abdulsalam débordait d’enthousiasme pour le sujet de mon reportage : la révolution du Rojava. Il profitait de nos longues heures de route pour m’expliquer l’expérience politique en cours chez les Kurdes du nord de la Syrie : l’égalité hommes-femmes, la laïcisation, le programme scolaire, les communes, la démocratie directe…

Contrairement à mon premier fixer, qui limitait les conversations au strict minimum, Abdulsalam était intarissable. Il répondait à toutes mes questions, même les plus insignifiantes. Il manquait sans doute de nuances, mais c’était passionnant.

C’est aussi ça, un bon fixer. Une personne à travers laquelle un journaliste découvre une région, un peuple, un pays. Un ami avec qui on tisse inévitablement des liens après avoir vécu, à ses côtés, des moments intenses. Je me souviens d’Alyas au Kurdistan, d’Albert Baudoin au Rwanda, d’Ening en Indonésie, de Ziad en Irak, d’Abdelvetah en Mauritanie, de tant d’autres.

Un bon fixer, c’est ce dont un journaliste se souviendra d’un reportage après que le passage du temps aura effacé à peu près tout le reste.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.