OPINIONS

Pour ou contre

C’est aujourd’hui que la Cour supérieure doit rendre sa décision quant à la demande d’injonction provisoire déposée par le front commun de l’industrie du taxi. Au cœur du débat :  l’entente intervenue la semaine dernière entre Uber et Québec. Une entente qui polarise.

Habituez-vous, il y en aura d’autres

Le gouvernement ne peut à long terme gérer au cas par cas chaque nouvelle crise liée aux transformations numériques

À la suite de l’entente entre le ministre des Transports Laurent Lessard et l’entreprise Uber, les propriétaires de permis de taxi ont entrepris des démarches judiciaires pour la bloquer. Leur grande inquiétude ? Que la valeur de leurs permis chute de façon draconienne.

Le problème particulier des taxis vient du fait qu’ils ont demandé et obtenu l’équivalent de la gestion de l’offre dans le secteur du transport des individus, avec les résultats prévisibles : l’augmentation artificielle au fil des ans de la valeur de leurs permis (en raison du rationnement) et une pression haussière continue sur le prix des courses, comme dans le secteur du lait.

Ce système de permis a fait des propriétaires de taxis des entrepreneurs, dont le succès et le rendement de l’investissement étaient assurés. Or, l’arrivée d’entreprises innovantes comme Uber, Communauto et autres – bientôt Lyft, Facebook et Google – les bouscule dans leur confort de monopole garanti par l’État.

RÉACTION ÉPIDERMIQUE

La réaction épidermique des propriétaires de permis de taxis en dit long : ils considèrent le marché et les clients comme leur propriété. Cet état d’esprit est d’ailleurs responsable de la complaisance, de l’absence d’innovation et de la mauvaise qualité du service qui ont caractérisé trop longtemps cette industrie. Contre toute attente, il semble que l’arrivée d’Uber oblige un peu partout l’industrie du taxi à enfin améliorer sa prestation.

Les modèles d’affaires ne durent pas éternellement. Personne et aucune industrie n’est à l’abri des changements structurels amenés par le progrès technologique. Les sociétés nationales des postes, les journaux, les éditeurs et libraires, les hôteliers et les universités en sont tous bousculés. Le marché du taxi n’échappe pas à ces transformations et doit s’adapter ou disparaître. Les acteurs de l’industrie doivent prendre acte du changement profond qui touche ce secteur. Il n’y aura pas de retour en arrière.

Globalement, l’entente intervenue entre Québec et Uber est bonne, car elle permet à Uber de fonctionner légalement. Mais celle-ci est loin d’être parfaite.

Un premier problème vient des permis de taxis : des associations de propriétaires ont décidé de poursuivre le gouvernement pour atteinte à leurs droits de propriété. Il faut reconnaître que plusieurs ont beaucoup à perdre.

Étant donné que l’achat d’un permis est imposé depuis plusieurs années par le gouvernement (à la demande des associations de taxis, rappelons-le), un éventuel rachat des permis doit être envisagé. Même si cela s’est fait avec succès en Australie, dans le domaine laitier et sans que le gouvernement ne dépense un sou, il ne faut pas que le rachat de permis pénalise les innovateurs.

Un second problème : l’idée de s’assurer que les règles sont les mêmes pour tout le monde est certainement bonne, mais malheureusement, l’entente le fait en assujettissant les conducteurs Uber à une panoplie de réglementations lourdes et tatillonnes, dont l’obligation de détenir un permis de conduire de classe 4C et de payer des redevances. 

Pourquoi ne pas en profiter pour mettre tout le monde (taxis, Uber et autres qui s’en viennent) sur un pied d’égalité, en simplifiant l’environnement réglementaire pour tous ? Autant les consommateurs que ceux qui offrent des services en sortiront gagnants à long terme.

Cette entente est un premier pas, mais le gouvernement ne peut à long terme gérer au cas par cas chaque nouvelle crise liée aux transformations numériques. Il est grand temps de penser à une simplification et à un allègement général des lois et règlements, qui feront que les transitions futures ne mèneront pas à une crise politique et à une solution imparfaite chaque fois qu’une innovation technologique se pointe le bout du nez.

Faire un pacte avec le diable

Ce n’est pas de l’économie du partage, mais une multinationale qui agit dans le plus grand mépris des lois

Avec l’entente intervenue dernièrement, le gouvernement du Québec et la multinationale Uber ont mis fin à un feuilleton de plusieurs mois.

On sait maintenant qu’un projet-pilote sera mis en place d’ici janvier, ce qui devrait permettre de régulariser une situation qui ne pouvait plus durer. En effet, cette cohabitation entre deux approches de transport des personnes si diamétralement opposées était devenue intenable.

Ce n’est pas tant que la poursuite des activités de taxi dites « traditionnelles » ne soit pas compatible avec l’essor d’un nouveau modèle qui mise sur le partage de l’utilisation des voitures. Seulement, avec Uber, ce n’est pas à de l’économie du partage que nous avons affaire, mais bien à une multinationale qui, partout où elle pose ses pénates, agit dans le plus grand mépris des lois. Et c’est là que les problèmes commencent.

Comment en effet applaudir une entente qui, au fond, vient reconnaître la légitimité d’un modèle d’affaires qui se nourrit tout autant de l’inaction des gouvernements et des zones grises réglementaires ?

Parce qu’il est là, le problème. Ce n’est pas que les détails de l’entente n’aient pas leur importance. On peut à juste titre s’inquiéter pour l’avenir des chauffeurs de taxi qui verront la valeur de leur permis acheté au fort prix fondre comme neige au soleil. Mais il est encore plus alarmant de voir le gouvernement venir régulariser les activités d’Uber pour en faire une entreprise respectable, normale.

L’idée ici n’est pas de s’acharner sur une « méchante multinationale » ou de s’opposer à de nouvelles pratiques innovantes. Mais il faut reconnaître avec quel acteur économique le gouvernement vient de signer une entente pour lui permettre de travailler sur son territoire.

Uber va désormais prélever les taxes sur chacune des courses de ses « chauffeurs ». Cela est bien, mais cela ne change rien au fait que l’entreprise n’a aucunement l’intention de payer ses arriérés en cette matière. Son plan d’affaires a justement été bâti pour tâcher de contourner les lois fiscales. Et à ce jeu, disons que ses filiales aux Bermudes lui donnent une longueur d’avance sur Québec…

UNE ENTREPRISE PRÉDATRICE

Rappelons aussi qu’Uber se nourrit à même la précarité du travail qu’elle impose à ses employés (qu’elle préfère nommer « conducteurs-partenaires »). Contre 20 % du prix de chaque course, ceux-ci fournissent le matériel (la voiture) et le temps nécessaire au service (conduire sur demande une personne du point A au point B). Uber ne prend aucun risque ni aucune responsabilité. Si un chauffeur Uber tombe malade en raison du travail ou brise sa voiture lors d’une course, l’entreprise aura encore beau jeu pour regarder ailleurs et faire comme si elle n’avait rien à y voir.

L’entente conclue entre Québec et Uber aura donc le mérite de mettre fin à une période de flou. Mais en signant ce pacte, le gouvernement révèle en fait qu’il n’a jamais vraiment voulu envisager une remise en question du « modèle Uber ». Depuis le début de cette saga, le premier ministre s’est enfermé dans une attitude du type « on n’arrête pas le progrès » quand au fond, sous les habits respectueux de l’avancée technologique, se cache en fait une entreprise prédatrice.

Pour l’avenir, espérons que le gouvernement saura se donner les moyens de mieux défendre les lois dont il assure l’application. Si on se fie à la manière dont Uber s’est comportée par le passé, rien n’indique qu’ils ne respecteront d’eux-mêmes le nouveau cadre règlementaire.

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