Société

Profession : critique de pot

Avec la légalisation du cannabis, l’automne dernier, et l’ouverture des boutiques de la Société québécoise du cannabis (SQDC), on assiste à l’émergence d’un phénomène à la fois prévisible et… stupéfiant : la critique de pot.

Les consommateurs de cannabis veulent être guidés. Comme pour le vin. Quels sont les effets ressentis de ce sativa boisé ? Que doit-on penser du Blue Dream d’Aurora ? Du Pink Kush, de San Rafael ? Ou de cette huile à base de CBD ? Si je veux rester actif, qu’est-ce que je devrais fumer ? Quelle quantité ? Avec cette pipe-ci ? Ce vaporisateur-là ?

Les conseillers de la SQDC peuvent bien sûr vous aider, mais leur contribution, vous vous en rendrez compte, est limitée, puisqu’ils ne peuvent, selon la loi, encourager la consommation du cannabis. De toute façon, vous ne pouvez ni voir, ni sentir, ni toucher les produits déjà emballés de la SQDC. D’où la question : si vous voulez un point de vue indépendant, l’opinion d’un connaisseur, vous vous tournez vers qui ?

C’est pour cette raison que le militant Marc-Boris St-Maurice – à l’origine du Bloc pot, du Parti marijuana et du Club compassion – a fondé le site Espace Cannabis.

« Il y a vraiment des lacunes dans l’information rendue disponible par la SQDC sur ses produits. Ils vont parler de la variété et des niveaux de THC et de CBD, mais pour tout le reste, l’apparence, les odeurs, la couleur, les effets, les gens sont laissés à eux-mêmes. »

— Marc-Boris St-Maurice, fondateur du site Espace Cannabis

« L’idée était donc de créer un espace où les gens pouvaient partager leurs expériences, connaissances et appréciations des produits. »

Le site, qui a plus de 500 abonnés, répertorie presque tous les produits de la SQDC en leur attribuant un nombre d’étoiles. Les fleurs, les trichomes [les protubérances remplies d’huiles], la coupe et la résine sont tous évalués par Espace Cannabis. On qualifie aussi la fumée, la combustion, la couleur, les arômes et l’humidité du produit. Les abonnés peuvent commenter toutes les fiches pour compléter l’information.

« Jusqu’à présent, l’expérience est très positive, nous dit Marc-Boris St-Maurice. On s’apprête à faire des améliorations, notamment pour départager les produits stimulants de ceux qui ont un effet sédatif. On aimerait aussi générer plus de contenu, qu’il y ait un aspect plus divertissant aussi, peut-être même faire des critiques de critiques qui sont faites sur les réseaux sociaux ou dans des blogues. On veut que notre projet soit rassembleur. »

LE POT SHOW

Autre initiative qui a vu le jour avec la légalisation du pot : Le Pot Show, animé par Olivier Desjardins, alias Oli Jardin, qui a lancé sa chaîne YouTube le 17 octobre dernier. L’animateur trentenaire, qui fume depuis une vingtaine d’années, a déjà produit cinq émissions qui s’intéressent aux produits et à la culture du cannabis. Son but : devenir un sommelier du pot.

« On ne peut pas évaluer un produit en quelques secondes, il faut le fumer pendant deux ou trois jours, noter ses effets. »

— Olivier Desjardins, du Pot Show

« Les gens s’intéressent aussi beaucoup aux produits extraits du cannabis, qui sont souvent plus forts, poursuit-il. Dans mon émission, je parle de tout ça, mais aussi de la culture des plantes, des accessoires, etc. Je ne m’adresse pas uniquement aux connaisseurs. »

Même s’il se réjouit de la qualité du cannabis légal, son jugement est dur à l’endroit de la SQDC.

« Pour faire de la critique de produits, il faut qu’il y ait de vrais produits… laisse-t-il tomber. Pour l’instant, c’est décevant, on verra comment ça évolue dans cinq ou six mois. » Il faut dire que l’agence gouvernementale est à court d’à peu près toutes ses fleurs et huiles de cannabis. Il y a, selon Oli Jardin, beaucoup de travail à faire pour satisfaire les amateurs d’herbe.

« Les fleurs vendues sont sèches, c’est vrai, poursuit-il, mais il y a d’autres facteurs. Comment la fleur éclot ? Est-ce qu’elle est compressée ? Est-ce qu’elle a été bien trimée ? Est-ce que les trichomes sont matures ? J’ai essayé une vingtaine de produits de la SQDC et il y a beaucoup de disparités. »

LE CAS DU DENVER POST

Quelques mois après la légalisation du pot au Colorado, en 2014, le Denver Post a affecté des journalistes à la couverture de la culture du cannabis. Mieux, la direction du quotidien a créé un site web consacré au pot, The Cannabist. Une histoire incroyable racontée dans le documentaire Rolling Papers, offert sur Netflix.

Le rédacteur en chef du Cannabist à ce moment-là, Ricardo Baca, a carrément embauché des critiques de pot. Parmi eux, Jake Browne, qui a rédigé des chroniques pendant quatre ans avant de quitter le navire – comme la plupart des journalistes qui apparaissent d’ailleurs dans le documentaire.

« Le site existe toujours, mais c’est une relique du travail que nous avons fait jusqu’à l’an dernier », regrette Jake Browne, qui a fondé The Grow-Off, une compétition de culture de cannabis qui aura un « pendant » canadien dès le mois prochain. « Le site générait beaucoup de trafic, mais on n’a pas su rentabiliser ces clics, et les nouveaux propriétaires du Post n’étaient pas prêts à investir des ressources dans ce projet… »

N’empêche. Pendant quatre ans, Jake Browne a fait un travail qu’il n’aurait jamais pensé faire un jour : fumer du pot et rédiger des critiques.

« Il faut faire beaucoup de recherches, détaille-t-il, ce n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Il faut savoir ce qui est offert, ce que les consommateurs veulent. Il faut s’intéresser à ceux qui créent les produits. Se rendre physiquement voir les installations des producteurs. Après, il faut bien sûr goûter aux différentes souches. Décrire les arômes, parler des effets, il y a beaucoup de choses à considérer. »

Selon ce spécialiste du cannabis, qui fume trois ou quatre fois par semaine – pas plus, pour ne pas devenir insensible au goût –, ce travail est absolument nécessaire. Inspiré par le travail de William Breathes, chroniqueur à l’hebdomadaire Denver Westword et auteur du blogue Toke of the Town, Jake Browne est rapidement devenu une référence. De nombreux sites, blogues et podcasts lui ont emboîté le pas. On pense notamment à Stoner Mom, une mère de quatre enfants qui teste à peu près tous les produits offerts sur le marché.

« La vérité, c’est que les vendeurs ne savent pas ce qu’ils vendent, déplore Jake Browne. Ça prend des gens indépendants pour faire les essais, valider le contenu. Quant aux amateurs de pot qui alimentent des blogues, on ne connaît pas leur éthique de travail. C’est pour ça que l’expérience du Denver Post était intéressante, parce que le travail était encadré et fait avec rigueur. »

Là-bas, point de pénurie de cannabis après la légalisation du cannabis. Selon Jake Browne, dès le premier jour, il y avait un nombre « impressionnant » de producteurs autorisés au Colorado. Et plus d’une centaine de produits dans les boutiques de Denver. « Il y avait plus de dispensaires que de McDonald’s et de Starbucks ! », illustre-t-il.

Autre différence : les consommateurs américains peuvent voir l’herbe, la sentir, « valider le contenu avec l’étiquette, soutient Jake Browne. En ce moment, on peut vous refiler un pinot noir en vous disant qu’il s’agit d’un champagne, les consommateurs ne le sauront pas avant d’avoir ouvert le bocal à la maison. »

COUVERTURE AU QUÉBEC

Dans les médias québécois, il n’y a pas encore de critique officiel de cannabis, mais plusieurs collègues ont commencé à suivre l’actualité cannabinoïde.

À La Presse, nos collègues Tristan Péloquin et Philippe Mercure ont beaucoup écrit sur le sujet – ils ont aussi publié Le petit livre vert du cannabis. Annabelle Blais, journaliste au Journal de Montréal, alimente de son côté un blogue baptisé Autour du pot, où elle a noté, récemment, que certains lots de cannabis étaient « irradiés » (afin de détruire les germes), affectant ainsi les terpènes (arômes) de la plante.

Selon Jake Browne, qui avoue ne pas avoir essayé le cannabis légal du Canada, l’irradiation n’est pas une bonne idée. Il croit également que le gouvernement fait fausse route en limitant le nombre de licences accordées à des producteurs. Un avis partagé par de nombreux observateurs québécois.

« Le gouvernement ne fait rien pour régler les problèmes en approvisionnement, regrette Oli Jardin. Il faut ouvrir le marché, parce qu’en ce moment, les marchés, noir et gris, se portent très bien. Pourquoi ne pas mettre en place un modèle qui existe déjà et qui fonctionne ? Pourquoi jouer la carte de l’hypocrisie en refusant de montrer le produit ? »

Marc-Boris St-Maurice abonde dans le même sens. Il qualifie les débuts de la SQDC de « hit and miss ».

« Les premiers jours suivant l’ouverture, on a pu mettre la main sur environ 25 variétés. Il y avait de très belles surprises, mais aussi des fonds de sacs… D’un lot à l’autre, on a constaté qu’il y avait de grandes différences. » Le problème, note-t-il, c’est qu’on parle de produits qui ne sont pas offerts… Donc, on espère que le gouvernement va corriger le tir. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.