71e Festival de Cannes

Des nouvelles de Jafar

Toujours interdit de cinéma en Iran, Jafar Panahi parvient quand même à exercer son métier comme il l’entend. Son nouveau film, Trois visages, constitue un formidable plaidoyer en faveur de l’art, à travers les parcours de trois actrices de différentes générations. Le cinéaste n’a pu se rendre sur la Croisette, mais son équipe nous a donné de ses nouvelles au cours d’une conférence de presse.

Cannes — La dernière fois qu’on l’a vu, Jafar Panahi était au volant de sa voiture dans Taxi Téhéran, un film qui, il y a trois ans, lui a valu l’Ours d’or du festival de Berlin.

On pourrait croire qu’un homme condamné à six ans de prison, assigné à résidence, et sous le joug d’une interdiction de cinéma et de sortie du pays de 20 ans, ruerait dans les brancards et serait animé d’un grand sentiment de révolte. Ou serait pris d’une folle angoisse. Pourtant, le cinéaste apparaît souvent souriant dans ses films, un peu débonnaire même, et parvient malgré tout à réaliser de beaux longs métrages.

Trois visages est une autofiction dans laquelle les interprètes conservent leur propre nom. Jafar se retrouve de nouveau au volant de sa voiture, cette fois en compagnie de la célèbre actrice Behnaz Jafari. Cette dernière est très perturbée après avoir reçu une vidéo dans laquelle une apprentie actrice désespérée (Marziyeh Rezaei) orchestre une tentative de suicide, à la suite de nombreux appels restés sans réponse. Mise en scène ou tentative réelle ? L’actrice vedette part faire sa propre enquête et se rend dans le petit village qu’habite la jeune femme, au sein d’une famille où la simple perspective d’exercer un métier de nature artistique est vue comme une hérésie.

La bonne distance

De façon très habile, le récit évoque aussi la présence d’une actrice âgée, qu’on ne verra jamais, dont la glorieuse carrière s’est pratiquement arrêtée le jour où les ayatollahs ont pris le pouvoir et imposé leur loi islamique. Le film n’a pas véritablement de résonance politique, mais cette façon d’aborder la question de la place des artistes dans une société n’a évidemment rien d’anodin. Aussi louera-t-on le sens de la mise en scène d’un cinéaste qui sait toujours garder la bonne distance – des actions au loin jusqu’aux plans très rapprochés – pour mettre en relief l’histoire qu’il raconte. Trois visages est magnifiquement filmé.

À la conférence de presse consacrée au film, tenue hier, un siège a été laissé vacant au centre de la tribune pour souligner l’absence forcée du cinéaste à l’événement.

Les deux actrices principales étaient là, de même que la monteuse et le directeur photo. C’est d’ailleurs grâce à eux que nous avons pu en apprendre un peu plus sur les conditions de travail du cinéaste en Iran, et sur l’état d’esprit qui l’habite.

« Jafar n’a jamais travaillé dans des conditions normales de toute façon, a notamment expliqué Amin Jafari, directeur photo. Étant un artiste, il n’a jamais cherché à faire du cinéma avec l’artillerie lourde, même avant qu’il soit assigné à résidence. Son scénario est très précis, et Jafar cherche des endroits de tournage qui s’accordent avec ce qu’il tient à raconter. Évidemment, il ne fera pas exprès pour choisir des lieux très voyants, mais jamais ses plans de tournage n’ont été perturbés à cause des restrictions qu’on lui impose. »

Les femmes et le cinéma iranien

Au cours de cette conversation, il a aussi été beaucoup question de la place des femmes dans le cinéma iranien, surtout maintenant, à l’ère des mouvements #metoo et Time’s Up, dont la résonance se fait entendre sur toute la planète.

« Je dirais que Jafar a toujours été en avance sur cette question. Ses films ont souvent fait écho à la force des femmes. Je dirais même que Jafar a une influence sur la question féminine en Iran, et aussi dans le monde. »

— Mastaneh Mohajer, qui a travaillé sur le montage du film

« Dans ce film, l’actrice plus vieille symbolise la pérennité d’un art qui ne pourra jamais être écarté, la seconde incarne une femme en pleine possession de ses moyens, et la plus jeune évoque une génération qui doit maintenant se battre pour faire entendre sa voix. Jafar leur donne à toutes de l’espoir et de l’énergie », a poursuivi Mme Mohajer, qui a travaillé étroitement avec le cinéaste au montage de Trois visages

Les collaborateurs du cinéaste indiquent que malgré l’interdiction dont il fait l’objet, Jafar Panahi continue de travailler dans des conditions qui, si l’on se fie à ce qu’ils racontent, seraient moins mauvaises qu’elles ne pourraient paraître de prime abord.

« Jafar est très astucieux, précise la monteuse. Si un problème particulier se pose, il trouvera toujours une solution qui servira bien son film. Hier [samedi], nous étions tous tristes d’assister à la projection sans lui, mais une fois la séance commencée, Jafar est devenu très présent. On l’a vu, on l’a entendu, et il y avait là quelque chose de rassurant. Nous avions l’impression qu’il était avec nous. »

Le plus grand drame

Par ailleurs, le plus grand drame que vit Jafar Panahi semble être celui de ne pouvoir offrir ses films à ses compatriotes.

« Son grand espoir est de pouvoir un jour présenter son film en Iran, a ajouté Mme Mohajer. Il est évidemment honoré par l’attention et les prix qu’il reçoit dans les festivals internationaux, mais que les Iraniens puissent voir son film reste son vœu le plus cher. À choisir entre une sélection à Cannes et une sortie de son film à Téhéran, il choisirait sans nul doute une sortie dans son pays. »

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Vus sur la Croisette

Heureux comme Lazzaro (en compétition)

Quatre ans après avoir obtenu le Grand Prix grâce à son film Les merveilles, Alice Rohrwacher est de retour sur la Croisette avec un film encore plus engageant, plus maîtrisé. La réalisatrice italienne, qui signe ici un troisième long métrage, s’inscrit dans la plus grande tradition du cinéma de son pays en insérant dans son récit, campé dans un décor très réaliste, des touches de fantaisies poétiques que ne renieraient certainement pas ses prédécesseurs, Fellini en tête. Cette fois, elle nous entraîne dans une communauté rurale vivant hors du temps, dans une petite maison où habitent pas moins de 26 membres de la même famille, tous exploités par une marquise (Nicoletta Braschi) agissant en souveraine auprès d’eux. Le récit est construit autour du personnage de Lazzaro (Adriano Tardiolo), un jeune homme angélique dont tout le monde exploite la bonté. À la faveur d’une nouvelle amitié, ce dernier trouvera cependant le moyen de faire le pont avec le monde moderne, d’une façon tout à fait surprenante. Le portrait est magnifique, les personnages sont plus vrais que nature, et le film, sans en avoir l’air, raconte aussi une chose ou deux de notre époque. Ne soyez pas étonnés si Lazzaro Felice se retrouve quelque part au palmarès samedi prochain.

Le grand bain (hors compétition)

Prenez l’Idée de départ de The Full Monty, brassez-la avec la tradition française du film de potes à la Claude Sautet, saupoudrez le tout d’un humour vache à la Splendid, et vous obtenez quelque chose qui ressemble au Grand bain. Ce film, réalisé par le comédien Gilles Lellouche (il ne s’est pas donné de rôle), ne s’inscrira d’aucune façon dans la grande histoire du cinéma, mais se révèle d’une redoutable efficacité, et ponctué de gags qui font mouche. Mathieu Amalric, Benoît Poelvoorde, Guillaume Canet, Jean-Hugues Anglade, Philippe Katerine et quelques autres se retrouvent ainsi à camper des hommes au mi-temps de l’âge qui forment une équipe masculine de nage synchronisée. Évidemment, cette idée aurait pu prêter flanc à des gags faciles, qui surviennent parfois, mais le récit est quand même assez fin pour éviter ce genre de pièges. Il convient d’ailleurs de souligner la qualité des personnages féminins, notamment ceux interprétés par Marina Foïs, Virginie Efira et Leila Bekhti. La production semble s’en être aussi donné à cœur joie du côté de la trame musicale, composée essentiellement de tubes des années 80, de Tears for Fears à Imagination, en passant par Vangelis et son thème de Chariots of Fire. À quand remonte la dernière fois où nous avions entendu le Physical d’Olivia Newton-John, déjà ?

Le grand bain sera distribué au Québec par la société MK2 | Mile End. Aucune date de sortie n’est encore fixée.

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Cannoiseries

Le retour de Roberto Benigni sur le tapis rouge

Bien entendu, Roberto Benigni n’a pas manqué de faire le pitre devant les photographes lors de la montée des marches précédant la projection de Lazzaro Felice, un film italien en lice pour la Palme d’or. Accompagnant sa femme, l’actrice Nicoletta Braschi (l’une des vedettes du film d’Alice Rohrwacher), le cinéaste, lauréat de l’Oscar du meilleur acteur en 1999 grâce à La vita è bella (toujours l’un des rares acteurs à avoir obtenu l’Oscar pour un rôle dans une langue étrangère), a par sa simple présence ramené à notre souvenir la présentation, il y a 20 ans ici, de son plus célèbre film. Personne n’a oublié le numéro qu’il avait fait en se prosternant devant le président du jury Martin Scorsese après avoir obtenu le Grand Prix. Et l’on s’attriste de constater qu’après ce triomphe, Roberto Benigni ne nous a offert que deux films : Pinocchio et Le tigre et la neige. Il n’a rien tourné depuis 2005.

Le festivalier Luc Dionne

Il était dans la file d’attente à l’entrée du Théâtre Lumière, où avait lieu hier la projection officielle de Lazzaro Felice. Luc Dionne, auteur de la phénoménale série District 31, est l’un des spectateurs les plus assidus du plus grand festival de cinéma de la planète. « Je viens tous les ans et j’y reste du début à la fin. Je vois systématiquement tous les films de la compétition », a-t-il expliqué à La Presse. Quand on lui demande s’il a un favori, Luc Dionne, qui n’a rien réalisé pour le cinéma depuis Omertà il y a six ans, répond ceci : « Peut-être que mon favori changera au gré des films que je verrai aujourd’hui, mais pour l’instant, c’est Cold War [de Pawel Pawlikowski]. »

La SODEC veut forger des alliances

Rencontrée lors d’un événement organisé par la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), la nouvelle directrice, Louise Lantagne, a dit être ravie par les 12 projets qui, a-t-on annoncé récemment, allaient être financés par l’organisme québécois. « En plus, je suis très contente qu’avec 42 % de projets scénarisés ou réalisés par des femmes, nous ayons atteint la parité. Nous n’avons aucunement changé nos critères de sélection, mais en obligeant les producteurs à déposer un deuxième projet avec des femmes, on s’expose à une plus grande diversité. Et ce, sans quotas ! » La nouvelle directrice de la SODEC est présente à Cannes pour soutenir le cinéma québécois au Marché du film, et aussi pour participer à des rencontres visant de meilleurs échanges avec l’étranger, particulièrement les pays francophones. Marie Montpetit, ministre de la Culture et des Communications du Québec, a aussi fait un petit saut à Cannes, histoire de bien soutenir les initiatives de la SODEC. « C’est tellement effervescent ici ! a-t-elle déclaré. Les discussions sont très stimulantes et fructueuses. On se concentre principalement sur nos partenaires francophones, chez lesquels on sent une véritable volonté, très partagée, de consolider nos liens et de collaborer davantage. »

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