Chronique « Tout ne va pas si mal »

Redonner

Qui a dit qu’il n’y a que des mauvaises nouvelles dans les médias ? Tous les samedis cet été, nos chroniqueurs vous proposent des histoires sous le signe de l’espoir.

C’est l’histoire d’un gars qui est tombé en amour avec les îles de la Madeleine et qui a eu le goût de faire quelque chose.

Je l’ai rencontré à l’ancienne école Marguerite-D’Youville, on a pris deux chaises dans le corridor qu’on a tirées dans le gymnase, à côté du filet de hockey. En toile de fond, le bruit des perceuses.

L’école reprend vie.

« Je suis venu aux îles la première fois en 1999. J’ai adoré. Pour un gars qui vient de l’Abitibi, voir ça, c’était comme ce qu’on voit dans le sud habituellement. Je me suis dit : “Un jour, je vais me construire.”Je l’ai fait six ans plus tard. Chaque été, je viens pour un mois, parfois deux. »

Le gars, c’est Gilles Ste-Croix, cofondateur du Cirque du Soleil.

Et ne cherchez pas Gilles sur une plage ces jours-ci – n’y cherchez pas grand monde, c’est frisquet –, il est à Cap-aux-Meules en arrière du Dépanneur du village, près du gros chapiteau qu’on a monté en fin de semaine passée. Il revient à ses anciennes amours qui ne sont pas si anciennes, en orchestrant un premier festival de cirque.

Comme il l’avait fait en 1982. « Ce qu’on fait ressemble à la fête foraine qu’on avait organisée à Baie-Saint-Paul. Ça a été le point de départ du Cirque du Soleil. »

Et ça tombe bien, il y a aux îles une école de cirque depuis une quinzaine d’années, qui est elle-même une suite logique de la création il y a 25 ans du Cirque Éloize, une troupe madelinienne qui a depuis longtemps fait ses preuves. On lui doit entre autres le dernier spectacle de Fiori, Seul ensemble.

Gilles s’inscrit dans cette suite logique.

Mais avant d’avoir l’idée du festival, il a d’abord donné un coup de main à l’École, sans domicile fixe depuis sa création. « Je suis allé voir le maire [Jonathan Lapierre] et je lui ai demandé s’il y avait un bâtiment inutilisé qui pourrait être rénové pour ça, au lieu d’en construire un nouveau. »

Il y en avait un, l’ancienne école primaire Marguerite-D’Youville, qui n’attendait que d’avoir une nouvelle vie.

Et voilà Gilles qui fait aller ses contacts, qui réunit ses amis. « Je me suis impliqué pour aider l’École de cirque à exister, pour lui donner une maison, un peu comme je l’ai fait au Mexique, à San Pancho de Nayaris, où je passe l’hiver, où j’ai fait le Circo de Los Niños. Je me fais un devoir de redonner. »

Il m’avait donné rendez-vous à l’école, qui a plus les allures d’un chantier. C’est aussi le quartier général du festival qui aura lieu juste à côté.

On était à trier les costumes, récupérés du Cirque du Soleil.

Gilles ne voit déjà plus l’école primaire, il voit déjà l’École de cirque. Là, les murs qu’on abattra, le plafond qu’on défoncera pour avoir une hauteur de 28 pieds, et à côté des salles d’entraînement plus petites.

« Lorsque l’École aura sa maison, ça va lui permettre de se développer, d’aller plus loin. Dans cinq ans, j’aimerais que les îles soient reconnues comme un pôle de cirque en région, qu’il y ait un rayonnement à travers les années, que les gens viennent ici pour se ressourcer. »

L’homme a l’habitude de rêver grand. « J’ai quitté le Cirque [du Soleil] il y a six ans, mais je n’ai pas laissé mon imagination. »

Ni son talent pour organiser.

Il a imaginé le festival et il s’est arrangé pour que ça marche. Il voulait un chapiteau, il en a trouvé un à Drummondville, l’a acheté et l’a donné. Il a pigé dans ses contacts pour la programmation, a ramené le Cirque Éloize aux îles pour ses 25 ans. Il a, surtout, impliqué les Madelinots. « Ce n’est pas le festival de Gilles Ste-Croix, c’est le festival des îles. Pour que ça fonctionne, il faut que les gens se l’approprient. »

Comme Petite-Vallée, en Gaspésie.

Son ami Jean-Pierre Léger, « monsieur St-Hubert », a aussi sorti son chéquier. « L’idée, lorsque tu fais un projet comme ça, c’est de ne pas te faire haïr. Alors, pour ne pas qu’il y ait de problèmes de stationnement, Jean-Pierre a acheté le terrain derrière l’école, il l’a fait aménager et il l’a donné. Il a aussi fourni les gradins à l’intérieur du chapiteau. »

Jean-Pierre est aussi impliqué dans l’École de cirque, qui aide entre autres des jeunes à raccrocher.

Gilles Ste-Croix ne se contente pas d’imaginer l’École, il a les deux mains dedans.

Pendant l’entrevue, son cellulaire sonne. « Allô, Martin. Je t’avais parlé du fil pour le marteau-piqueur. Il me faut ça pour demain, pour planter le chapiteau. J’aurais besoin d’à peu près 100 pieds. »

Quand je suis repassée le voir quelques jours plus tard, je l’ai trouvé accroupi sous le chapiteau, en train d’installer je ne sais quoi. On dit ici qu’on ne peut pas sortir les îles d’un Madelinot – on ne peut pas plus sortir le cirque de Gilles Ste-Croix, qui y a consacré toute sa vie.

Et qui y a perdu un fils, Olivier, dans un accident en montant le spectacle Luzia, le 29 novembre 2016. « Il m’a fallu presque un an et demi avant de pouvoir prendre une certaine distance par rapport à ça. L’automne dernier, je suis allé à San Francisco, sa compagne y travaille toujours pour le Cirque. Je suis allé à l’endroit même où Olivier est mort et j’ai pleuré toute ma peine. J’ai bouclé la boucle. »

Ici, aux îles, un autre de ses fils est venu donner un coup de main à l’École de cirque.

La roue continue de tourner.

Et Gilles, à 70 ans, continue de redonner, parce qu’il peut le faire, et parce qu’il le veut. L’ancien échassier est un semeur, un Monsieur Loyal sans le costume. « Pour que le festival continue d’exister au fil des années, il faut que la communauté soit là. Et c’est ça qui se produit, il y a une énergie, on la sent. »

D’une simple idée, ils en ont fait tout un cirque.

Dans le bon sens.

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