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La troisième vie de Charline Labonté

Charline Labonté
Hockey féminin olympique Gardienne de but

Dans leurs propres mots, des athlètes d’ici reviennent sur des moments charnières de leur carrière ou lèvent le voile sur des aspects méconnus de celle-ci. Bonne lecture !

Charline Labonté a connu le succès sur les glaces du monde entier : quatre titres olympiques, deux titres mondiaux, la Coupe Clarkson. Elle n’a jamais eu à se poser de questions : elle était athlète de haut niveau. Puis, un jour, elle a pris sa retraite sportive et s’est retrouvée, comme tellement d’autres avant elle, devant le néant. Elle s’est cherchée longtemps, avant de se retrouver dans sa nouvelle vie d’enseignante en éducation physique. Son récit est à la fois une incursion dans les doutes que les athlètes traversent à la retraite et un hommage à l’essentiel, et exigeant, métier d’enseignant.

Je pédale, ça, c’est sûr. Je ne suis pas vraiment à l’aise. C’est long avant de devenir l’enseignante que tu veux être. Je pige un peu partout, j’observe. Je redeviens tout d’un coup novice dans la vie. J’étais maître comme gardienne de but, mais là, j’entre dans la vraie vie. Je recommence à zéro. C’est énorme comme défi, et j’adore ça.

Je suis devenue enseignante en éducation physique à l’école secondaire Cavelier-De LaSalle, à LaSalle. C’est une école qui a plusieurs nouveaux arrivants. Il y a comme une barrière avec le langage. Ils apprivoisent leur nouveau pays, ils vivent beaucoup de changements. Ce n’est pas toujours évident. L’important est d’établir un lien avec le jeune, de comprendre d’où il vient, qui il est. Ils ont tellement vécu de choses, ces jeunes-là. Certains viennent d’arriver au Canada après avoir vécu l’enfer dans leur pays. Des fois, je me dis : comment je peux les comprendre si je ne sais pas ce qui s’est passé avant ? C’est ma nouvelle angoisse d’enseignante.

Je veux créer le contact avec les jeunes. Les faire bouger. Ce n’est pas toujours facile de les convaincre de bouger. J’ai vécu plusieurs obstacles, les blessures, perdre un proche, perdre un match important. J’ai l’impression que quand les jeunes arrivent et qu’ils ne filent pas, je peux les aider avec ce que j’ai vécu. Quand tu établis le lien avec eux, ça t’amène vraiment ailleurs. C’est de l’expérience de vie. 

Je serai tout à fait honnête, j’avais la crainte de ne pas être à la hauteur. Est-ce que j’allais être assez bonne ? Est-ce que j’avais assez vécu pour leur dire que ça va être correct ?

C’est un défi chaque jour. On a des classes avec beaucoup d’élèves. Tu te retrouves responsable de 30 élèves pendant 75 minutes et là, « let’s go », il faut que tu livres. Il faut constamment que tu sois capable de t’ajuster. Pour moi, ç’a été le plus gros défi. J’étais tellement structurée. Me faire prendre par surprise, j’aimais moins ça. Je suis très ordonnée, mais là, si je planifie un cours et qu’après le premier exercice, je vois que ça ne marche pas du tout, qu’est-ce que je fais ? Il me reste 45 minutes ! Donc là, panique. Je dois apprendre à m’ajuster sur le coup, c’est certainement la partie la plus difficile.

La transition

J’ai fait mes études à McGill. La beauté du hockey féminin est que tout le monde va à l’école. Le système de l’équipe canadienne passe à travers le système universitaire. Il n’y a pas beaucoup d’athlètes amateurs qui ont cette chance.

Tu t’éduques parce que tu connais la réalité. J’ai beau avoir quatre médailles d’or olympiques, je n’avais pas une cenne dans mon compte. Il faut préparer l’après-carrière. J’avais un bac comme enseignante en éducation physique et une maîtrise en psychologie du sport. Je pensais que tout irait bien. 

Je savais que les Jeux de Sotchi seraient mes derniers. J’étais prête mentalement. C’étaient mes quatrièmes Jeux. Ça allait bien cette année-là, je me bataillais avec Shannon Szabados, mais c’est la meilleure gardienne au monde. Je lui ai livré une bonne bataille, mais en même temps, avoir été sa remplaçante, ce n’était pas si pire. J’étais en paix avec ma décision. L’année après les Jeux olympiques, je me suis concentrée à terminer ma maîtrise. Je n’ai pas joué avec l’équipe nationale. L’année d’après, je suis retournée dans le programme pour participer à mon dernier Championnat du monde. J’ai ensuite fait une année avec les Canadiennes.

Puis un jour, tu annonces ta retraite et tu te dis… je fais quoi ? Tu te retrouves devant le néant. C’est tellement épeurant. Les Marianne St-Gelais, les Benoit Huot, je comprends à 100 % ce qu’ils vivent. Il faut l’avoir vécu pour comprendre ce qu’ils ressentent. Marianne en plus est une figure publique, moi, je passe incognito quand je vais à l’épicerie.

Je me suis toujours dit que je ne voulais pas être le hockey. Je ne voulais pas que ce soit qui j’étais, je voulais que ce soit ce que je faisais. Mais tu as beau avoir tout fait ce que tu avais à faire, rien ne te prépare vraiment à la retraite. Tu mets tellement d’énergie dans ton sport, tout en sachant que ça ne durera pas toujours. Tu y vas à 100 % pour ne pas avoir de regrets, et c’est difficile de laisser la place à autre chose.

Mais quand tout se termine, si je n’ai pas mon sport, qui suis-je ? Qu’est-ce que j’aime ? Dans quoi je suis bonne ? Je me suis réveillée à 34 ans, et je pensais me connaître, mais je ne me connaissais pas tant que ça. J’ai passé ma première entrevue pour une job à 35 ans. Je ne l’avais jamais fait. Le processus normal à 16 ans d’aller porter ton CV au Subway ou au McDo, je ne l’ai jamais vécu. Dans notre société, à 35 ans, tu es censée être au moins un peu stable. On se ramasse à faire des essais-erreurs. Mais tu sais aussi que tu ne peux pas en faire tant que ça à cet âge-là.

Depuis que je suis entrée dans le programme de Hockey Canada à 17 ans, j’ai eu la chance d’être soutenue financièrement. Ça payait mon appartement, ma voiture, mes petits besoins. Je n’ai jamais eu à travailler, je n’ai jamais eu à m’en faire côté argent. Là, j’arrive dans la vraie vie. Cette réalité que tout le monde vit depuis toujours devient ma réalité. Je sais qu’il n’y a plus d’argent qui entre dans mon compte chaque mois.

Tu dois te retourner de bord assez vite. Il n’y a plus rien qui entre dans le compte et il n’y en avait déjà pas beaucoup avant !

Essais-erreurs

Quand j’ai pris ma retraite, je pouvais devenir prof d’éducation physique, mais j’avais vraiment besoin d’une coupure du sport. J’ai réalisé mes rêves, je n’ai aucun regret, ça s’est bien terminé, mais je ne pouvais plus en faire partie. En étant en éducation physique, ça me rappelait trop mon ancienne vie. OK, mais je fais quoi, d’abord ? Tout le plan préparé depuis six ans tombe à l’eau.

Je me suis posé beaucoup de questions. Je savais que la cuisine m’intéressait depuis toujours. Quand on est déménagées à Calgary pour les années olympiques, j’étais souvent avec Caroline Ouellette ou Kim St-Pierre. Notre journée de congé, le dimanche, pour relaxer, on faisait de la bouffe. Je tripais. C’était un petit regret dans ma vie de ne pas avoir fait ça. J’ai dit : je vais le faire ! Je suis allée suivre une formation à l’École des métiers de la restauration et du tourisme de Montréal. 

J’ai travaillé pour Les Demoiselles, un petit café-traiteur dans Rosemont. Elles m’ont engagée comme cuisinière. Elles m’ont donné une chance même si je n’avais pas beaucoup d’expérience. Elles me donnaient des horaires superbes. Ç’a été une belle expérience, mais j’ai commencé à m’ennuyer du sport. Il y a eu un retour du balancier. Il y avait un manque que je devais combler. Pas que ce n’était pas stimulant, mais ce n’était pas assez. J’avais besoin d’être challengée.

Encore une fois, j’ai recommencé… J’ai commencé à postuler dans les commissions scolaires. J’ai fait de la suppléance. Puis j’ai obtenu un contrat à 50 % de tâche en novembre dernier.

Je m’ennuie de certaines parties de mon ancienne vie. Athlète amateur, c’est une méchante belle vie. Tu fais le sport que tu aimes pour gagner ta vie. C’est la gang d’amies aussi. Tu n’as pas besoin de faire des efforts pour garder contact. Je m’ennuie de la gang que j’avais depuis que je suis toute petite. Mais le style de vie, je ne m’en ennuie pas. Les entraînements le soir à 21 h, dormir dans l’autobus vers Toronto, revenir à 2 h du matin. Rien de ça ne me dérangeait avant, c’était ma vie, mais la dernière année, c’était rendu difficile. C’est là que j’ai su. J’avais apprécié chaque seconde de cette vie, mais j’étais rendue ailleurs.

Mon but comme enseignante est de changer les choses, amener quelque chose de positif pour un jeune. C’est de l’encourager au moment où il en a le plus besoin et, surtout, d’être capable de reconnaître ce moment. Pour qu’après il me dise : « J’avais une mauvaise journée et ça m’a fait du bien d’être dans ton cours. » Si je vis des situations comme ça, ce sera mon grand moment. Quand il y a un déclic chez les jeunes, et que c’est toi qui l’as créé.

Quand tu es athlète, les conversations tournent toujours autour de toi. J’ai réalisé à un moment qu’on ne faisait que parler de moi. Ce n’est pas volontaire, ce n’est pas méchant, mais je me suis rendu compte que je n’avais pas l’occasion de demander aux autres comment eux, ils allaient. Tu te fais emporter là-dedans et ça t’enferme dans ta bulle. Je voulais m’en éloigner. J’étais tannée que la conversation tourne autour du hockey. J’ai des parents incroyables, une famille d’artistes. Ils ne connaissent rien au sport. Mon père, la première fois qu’il m’a mis mes jambières à 5 ans, elles étaient à l’envers. Mais ils étaient à tous mes matchs, jusqu’à mes derniers. Ils sont avec moi aussi dans cette nouvelle aventure, mais je n’en suis plus le point central. Ce sont eux, maintenant, mes étudiants.

— Propos recueillis par Jean-François Tremblay, La Presse

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