Le chemin des passes-dangereuses

Fratricide fratrie

Vingt ans après sa création dans la même salle, Le chemin des Passes-Dangereuses de Michel Marc Bouchard revient chez Duceppe dans une mise en scène de Martine Beaulne. Dialogue entre amis au sujet de trois frères qui s’aiment à se tuer.

Votre nouvelle mouture de la pièce met en vedette Alexandre Goyette, Maxime Denommée et Félix-Antoine Duval. Comment avez-vous travaillé pour le choix des comédiens ?

Michel Marc Bouchard : Martine le sait, j’aime bien qu’on bâtisse ensemble une distribution tout en étant complètement sensible aux attentes du metteur en scène. On a chacun un droit de veto, donc ça prend deux oui. On a fait des auditions.

Martine Beaulne : On avait nos listes. Il fallait surtout trouver la famille. Dans ce cas, si on choisit un comédien, ça définit les autres. D’habitude, on s’entend assez bien.

MMB : C’est notre deuxième projet commun, après Les muses orphelines [en 2013].

Le chemin des Passes-Dangereuses roule depuis 20 ans un peu partout dans le monde…

MMB : Avec le temps, je me suis rendu compte que les pièces qui marchent le plus sont celles qui sont plus personnelles. Le chemin et Les feluettes sont celles qui ont été les plus produites dans le monde. Pourtant, quand on écrit, on a l’impression que c’est tellement local.

MB : Quand je monte des pièces d’auteurs québécois, je vois tellement comment le théâtre permet une ouverture de sens. Il y a des choses intimes dans Le chemin, mais c’est aussi une métaphore sur le Québec et notre histoire. Ce n’est pas ce que jouent les acteurs, mais le spectateur reçoit tout ça. Je lis la pièce avec les yeux d’aujourd’hui et avec mon âge. Tout ça joue dans la réception.

MMB : La pièce n’aura pas la même résonance maintenant.

Le propos est universel, mais ces trois frères mis ensemble représentent une grande majorité d’hommes québécois.

MB : C’est comme si on avait le passé, le présent et l’avenir devant nous avec ces trois types d’homme. 

MMB : C’était comme une réponse aux Muses orphelines, qui est un univers extrêmement féminin. Je voulais affronter de façon frontale l’univers masculin et le manque de communication entre les trois frères. À l’époque, c’était aussi une réaction à la définition post-référendaire de l’homo quebecus. Au sein d’une même famille, il peut y avoir des gens très différents, que ce soit culturellement, sociologiquement ou affectivement. 

MB : C’est intéressant que tu rappelles ces années-là parce que, dans la pièce, on a une tragédie routière et une tragédie de parcours identitaire. On a raté deux moments charnières de notre histoire politique. Où s’en va-t-on maintenant ? Les personnages vivent leurs conflits, mais quand on donne des notes aux acteurs, pour trouver la pulsion tragique, la notion identitaire les grounde pas à peu près.

MMB : Comme homo quebecus, Victor [incarné par Alexandre Goyette] est le gars qui boit de la bière et va aux danseuses. Il vit la fêlure identitaire la plus grave. Il cherche le père, mais ne le trouve pas.

Peut-être parce que c’est celui qui lui ressemble le plus ?

MMB : Je ne crois pas. Peut-être un peu plus Ambroise [Maxime Denommée], mais personne ne représente cette vision du monde unique que le père avait.

Peut-on imaginer un parallèle avec les dénonciations d’inconduite sexuelle, c’est-à-dire qu’on défait un patriarcat silencieux qui existe au Québec ?

MB : Comme femme, je trouve intéressant de voir la lutte des fils pour se séparer de l’image du père. C’est complexe.

MMB : Très. Tout se passe dans le non-dit, le silence ou le vacarme. Si autant de gens s’intéressent à cette pièce, c’est probablement qu’il existe beaucoup de pères silencieux dans le monde.

MB : Ce n’est pas le propre de l’homme d’une certaine génération de s’épancher, disons. La dynamique masculine est très différente de celle qui existe entre les femmes. L’accident qui a tué leur père a défini toute la trajectoire de ces frères par la suite.

Ça arrive au bon moment alors, cette parole d’homme multiple ?

MB : C’est un texte fort sur la réconciliation : devenir lucide et admettre ce qu’on a fait. C’est dur d’en arriver là. Il faut faire des deuils et tout un examen de conscience. C’est un acte d’humilité. 

MMB : Ça revient à ce qui se passe encore au Québec en ce moment. On n’est pas capables d’avoir un vrai débat, une confrontation intellectuelle plutôt qu’affective qui nous éloigne de ce qu’on appelle le confort.

MB : Comme tu le dis dans ta pièce : « Les maudits mots, ça amène toujours de la chicane. » On ne se parle pas assez.

Il y a quand même une dimension métaphysique dans la pièce, comment on fait ?

MB : Il faut évoquer les deux réalités, mais le texte n’est pas réaliste. Il y a des tourbillons, des spirales, un niveau poétique, une rythmique, l’évolution des relations entre frères. Tout est déjà là.

C’est vrai que c’est bien écrit.

MMB : Je disais justement aux acteurs qu’une tragédie doit être bien ancrée. Sinon, on risque de tomber dans le banal. Je leur disais qu’ils doivent redécouvrir le texte pour bien saisir son argumentaire qui est très important. Il n’y a pas un mot de la pièce qui est là pour rien. Je dois m’assurer de tout ça pour que le spectateur soit saisi et ému. Mais il ne faut pas que le spectateur dépasse l’acteur, qu’il voie venir le drame. 

Chez Duceppe, du 14 février au 24 mars

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