Miroir, qu’est-ce qui est laid ?

Passé 35 ans, se regarder le visage dans un miroir grossissant est rarement une expérience agréable. Pour un homme comme pour une femme, pas de discrimination basée sur le genre dans cette chronique.

Super, ça existe aussi, des rides en diagonale, je viens de compléter mon premier tic-tac-toe facial ! Crime, avec ces immenses valises-là sous les yeux, ça va me coûter un bras en frais d’enregistrement de bagages à l’aéroport ! Et on va se le dire, la différence entre un pore dilaté et un cratère lunaire s’amenuise de façon dramatique avec l’âge.

Depuis 2011, se regarder dans le miroir déformant de la télésérie Black Mirror de Netflix n’est pas plus charmant. Notre obsession maladive des « J’aime » sur Facebook, notre intoxication aux notifications et notre impossibilité à nous débrancher, c’est encore plus laid que de simples taches de vieillesse naissantes ou de la peau du cou qui s’affaisse.

Les trois nouveaux épisodes de la cinquième saison de Black Mirror, déposés mercredi sur Netflix, en anglais et en français, ont perdu le côté terrifiant et cauchemardesque des premières années, je trouve.

Avant, un épisode particulièrement brillant comme « Retour sur image » (saison 1), « Bientôt de retour » (saison 2) ou « San Junipero » (saison 4) vous hantait pendant des jours, voire des semaines. L’emploi des nouvelles technologies et, surtout, leurs dérives nous effrayaient et nous renvoyaient une image inquiétante de l’avenir (rapproché).

Aujourd’hui, Black Mirror se consomme comme un gadget à l’obsolescence programmée. Aussitôt vu, aussitôt oublié. Tout le côté sombre de l’œuvre a été recouvert d’une épaisse couche d’optimisme qui ne s’inscrit pas dans l’ADN de cette série britannique.

C’est dommage et décevant. Car la matière touillée dans ces trois nouveaux épisodes de Black Mirror, tous tricotés autour de la solitude, regorgeait de potentiel. Vous le savez sûrement, mais Black Mirror se regarde dans l’ordre ou le désordre. Les épisodes, tous bouclés, ont été conçus indépendamment les uns des autres, comme de courts films d’anticipation d’une heure chacun.

Le premier est le meilleur et le troisième, le pire. Commençons avec le plus intéressant. L’épisode s’appelle « Striking Vipers », qui est également le titre d’un jeu vidéo de bataille copié sur Mortal Kombat et Street Fighter.

Deux amis d’université s’y adonnent depuis longtemps. Quinze ans après leurs premières parties, une nouvelle version immersive de Striking Vipers sort et permet à ses adeptes d’y jouer quasi réellement.

Du genre : vous pénétrez dans le jeu vidéo et vous devenez un des pugilistes. Les deux potes hétérosexuels – c’est important comme détail – s’y rencontrent et, rapidement, leurs matchs de boxe se transforment en ébats sexuels.

Cet épisode pose des questions pertinentes sur l’orientation sexuelle, l’identité de genre (un des joueurs emploie un personnage virtuel féminin), l’adultère et le désir, mais s’effondre en cours de route. À vous d’en juger.

Le pire épisode, « Rachel, Jack et Ashley Too », met en vedette la chanteuse américaine Miley Cyrus. Elle y incarne Ashley O, une pop star bonbon adulée par une horde de jeunes filles, dont Rachel, 15 ans, au cœur de cette intrigue.

Rachel, qui n’a pas d’amies à l’école, se procure le robot Ashley Too, censé lui offrir la compagnie d’une mégavedette (vive l’intelligence artificielle) dans le confort de sa chambre à coucher. Et ça fonctionne. Une « amitié » se noue entre Rachel et la poupée, qui est drôle et vive d’esprit.

Cette portion de l’épisode soulève des points fondamentaux sur les « relations » entre humains et robots. Hélas, la deuxième moitié se métamorphose en film d’ados dans lequel Lindsay Lohan aurait pu apparaître en 2004.

L’épisode « Smithereens » s’avère une variation sur le thème de l’omniprésence des réseaux sociaux dans le monde moderne. En fait, il s’agit d’une critique à peine voilée de Twitter et de son fondateur Jack Dorsey. L’intrigue se déploie super lentement, mais la solide performance de l’acteur Andrew Scott, alias le curé sexy dans Fleabag, nous empêche de décrocher avant le générique final.

En temps normal, après une saison de Black Mirror, on est tellement terrorisé qu’on a le goût de sacrer notre cellulaire dans le fleuve et d’aller vivre dans un chalet sans électricité ni eau courante ni rien du tout. 

Cette cinquième cuvée ne m’a pas du tout procuré ce sentiment de répulsion, au contraire.

Le lave-vaisselle intelligent, je l’achèterais demain matin. Constat identique pour le téléphone portable mince comme une feuille qui se plie en deux. Je le veux.

C’est plate à écrire, mais même le robot Miley Cyrus paraissait très cool. Ce n’était sans doute pas le but premier de l’opération : nous pousser vers de nouvelles bébelles, plutôt que de remettre en question leur utilisation.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.