OPINION SOCIÉTÉ

Aux féministes qui s’opposent à l’interdiction du niqab

En tant que citoyennes de toutes origines, en solidarité avec les femmes de culture ou de foi musulmane, nous nous sentons trahies par les féministes qui s’opposent à l’interdiction du voile intégral (niqab et burqa) et nous leur demandons de revoir leur position à la lumière des enjeux globaux sous-jacents.

Premièrement, le voile intégral est bien plus un symbole politique qu’un signe religieux et il est même interdit pour le pèlerinage à La Mecque. Il est issu de l’extrême droite religieuse qui instrumentalise l’islam à des fins politiques. On ne peut tolérer une telle dérive.

Or, la complaisance face au niqab ne fait que renforcer une version sectaire de l’islam, ainsi que les pressions, les violences et l’ostracisme à l’égard des musulmanes qui refusent de s’y conformer.

Il faut donc cesser de banaliser le niqab et de le légitimer avec la caution de certains groupes féministes.

Deuxièmement, il faut cesser de croire que les accommodements religieux accordés aux membres de groupes minoritaires favorisent leur intégration. Certaines revendications comme celle du niqab ne visent nullement l’intégration à la société, mais bien la division selon un clivage ethnoreligieux, ce qui favorise l’emprise des chefs religieux et communautaires autoproclamés.

Troisièmement, nous croyons que le malaise exprimé face au niqab et à d’autres revendications liées à l’islam ne résulte pas nécessairement de préjugés et de racisme, comme certains veulent nous le faire croire. Il tient surtout au fait que ces revendications menacent les acquis du Québec en opposant deux projets de société incompatibles : l’un fondé sur des valeurs universelles de laïcité, de liberté et de respect de l’égalité entre les femmes et les hommes, l’autre basé sur des valeurs religieuses intégristes qui menacent la liberté de conscience, l’égalité entre les sexes et la dignité des femmes. De plus, le niqab constitue une barrière à la communication et au « vivre-ensemble », et c’est à ce titre que la Cour européenne des droits de l’homme a entériné son interdiction par plusieurs pays européens.

Quant à l’argument voulant que l’interdiction du niqab risque d’encourager l’islamophobie et les agressions à l’égard des femmes qui le portent, il ne tient pas la route.

Nous croyons au contraire que c’est la complaisance face à ce symbole du patriarcat le plus oppressif envers les femmes, et face à d’autres accommodements religieux controversés, qui contribue à nourrir la peur de l’islam et la discrimination à l’égard des musulmans. 

Nous sommes en solidarité avec les femmes de culture musulmane, qui sont les victimes collatérales de ces provocateurs, minoritaires, mais très audibles de ladite « communauté musulmane », qui contribuent à nourrir un climat malsain entre musulmans et non-musulmans. Bien entendu, l’interdiction du niqab ne doit en aucun cas légitimer une agression physique ou verbale à l’endroit de celles qui le portent. Des lois existent pour pénaliser, comme il se doit, de tels comportements. Il convient de le rappeler et de sensibiliser l’opinion publique lors de la mise en application de la loi.

C’est pourquoi nous demandons aux féministes québécoises et aux défenseurs des droits de la personne qui s’opposent à l’interdiction du niqab de revoir leur position. L’ouverture à la diversité culturelle et religieuse est certes une attitude positive qu’il faut encourager, à condition de ne pas perdre de vue les intérêts collectifs à long terme de notre société.

La complexité des enjeux nous oblige à choisir nos solidarités et nos alliances, sans nous laisser leurrer par le discours fallacieux de certains représentants associatifs qui misent sur la division et la racialisation des rapports sociaux. Ce discours a pour effet de favoriser l’enfermement dans l’assignation identitaire et religieuse. Une véritable solidarité féministe et antiraciste doit être fondée sur un plan d’action permettant de veiller, de façon proactive, à protéger les droits de toutes les femmes, chèrement acquis à la suite de chaudes luttes au Québec.

Nos priorités devraient être axées sur la lutte commune contre l’influence croissante des intégrismes religieux de toutes origines, qui constituent un obstacle majeur au respect de nos droits fondamentaux.

* Signataires : Nassira Belloula, écrivaine ; Nadia El-Mabrouk, professeure, Université de Montréal ; Fatima Aboubakr, directrice de garderie ; Lulwa Aburamadan, enseignante ; Ahlem Ammar, universitaire ; Amani Ben Ammar, agente de gestion financière, CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île de Montréal ; Leila Ben Amor, pédopsychiatre ; Zeineb Ben Amor, étudiante à la maîtrise, UQAM ; Radhia Ben Amor, coordonnatrice de recherche ; Olfa Ben Mahmoud, adjointe, gestion de projets, gouvernement fédéral ; Salima Ben Mustapha et Lamia Ben Salah, femmes d’affaires, administratrices, gestionnaires ; Leila Bensalem, enseignante ; Ahlem Brahmi ; Héla Ben Turkia, technicienne de laboratoire ; Karima Bouabid, agent service à la clientèle bilingue à Air Canada ; Samira Boualem, kinésithérapeute ; Emna Chaabouni, massothérapeute ; Amel Chikhi, ingénieure ; Imen Chikhi, étudiante ; Farida Chemmakh, adjointe, fonction publique québécoise ; Lamia Cherni, technicienne en éducation spécialisée ; Nariman Derky, poète et traductrice ; Jihène Farhat, agente de service à la clientèle, Mouvement Desjardins ; Anissa Frini, professeure à l’UQAR ; Chiraz Ghozzi, Chargée de cours à l’UQAM ; Ines Hadjkacem, étudiante en soins infirmiers ; Raja Haouet, couturière ; Amel Haroud, gestionnaire ; Hassiba Idir, gestionnaire ; Fadhila Jebnoun, éducatrice retraitée ; Thouraya Kallel ; Radia Kichou, informaticienne ; Leila Lesbet, enseignante ; Sabra Rezigue, représentante en plans de bourses d’études ; Bahija Saidani, directrice des services ; Ferroudja Si Hadj Mohand, éducatrice ; Tayssir Souissi, surveillante d’élèves ; Farida Zerar, enseignante ; Djamila Zergane, éducatrice et Nacera Zergane, conseillère financière.

Cette lettre est appuyée par : 

Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec) ;

Me Christiane Pelchat, ex-présidente du Conseil du statut de la femme ;

Rosette Côté, ex-présidente de la Commission de l’équité salariale

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