Analyse  Départ de Rex Tillerson

Le gouvernement Trudeau perd un allié

Ottawa — À sa toute première visite au Canada en tant que secrétaire d’État, le 19 décembre dernier, Rex Tillerson se félicitait d’avoir tenu sa promesse envers le plus fidèle allié et plus important partenaire commercial des États-Unis.

« Je me suis engagé à venir au Canada durant ma première année en tant que secrétaire d’État, et donc me voilà. Je suis ravi d’être à Ottawa. Évidemment, ce n’est pas la première fois que je viens au Canada, mais c’est mon premier voyage ici en tant que secrétaire d’État », avait alors affirmé Rex Tillerson, à l’issue d’une rencontre avec des membres du cabinet de Justin Trudeau, dont la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, et d’un entretien avec le premier ministre lui-même.

Devant les journalistes, M. Tillerson avait aussi pris soin de souligner que l’une des toutes premières rencontres qu’il avait eues à Washington avec un homologue étranger, après sa nomination au poste de secrétaire d’État, était avec la ministre Freeland.

« Je pense que c’est non seulement symbolique, mais aussi indicatif de l’importance de ce partenariat de longue date. Du maintien d’une relation commerciale solide à la lutte contre le terrorisme, en passant par la coopération sur un certain nombre de menaces dans le monde […], les États-Unis et le Canada partagent une mission et un objectif communs très étroits dans leur manière de faire face à ces questions », avait-il souligné.

Du même coup, il s’était dit optimiste de voir le Canada, les États-Unis et le Mexique s’entendre sur une version moderne de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), un accord souvent dénoncé par Donald Trump comme étant le pire jamais conclu par les Américains.

« Nos pays bénéficient des relations économiques les plus étendues qui soient dans le monde et il existe un certain nombre de possibilités de développement de cette relation – d’importantes possibilités – et de miser sur les points forts de nos deux pays dans les années à venir. […] Le Canada est également un marché étranger extrêmement important pour les produits américains. Des millions d’emplois dans nos deux pays dépendent de notre partenariat », avait-il notamment souligné.

De tels propos, venant du chef de la diplomatie américaine, qui était de passage dans la capitale fédérale afin d’annoncer la tenue d’une rencontre internationale à Vancouver sur la délicate question de la Corée du Nord, étaient agréables à entendre pour le gouvernement Trudeau, qui doit composer avec une administration à Washington aux velléités protectionnistes.

Rex Tillerson a coprésidé le sommet de Vancouver avec Mme Freeland à la mi-janvier. Ce fut d’ailleurs sa deuxième et dernière visite au Canada en tant que chef de la diplomatie canadienne.

Congédié hier de manière peu élégante par le président américain Donald Trump – il a annoncé son limogeage sur son compte Twitter au début de la matinée –, Rex Tillerson, ancien dirigeant d’Exxon Mobil, était vu comme un allié du Canada à Washington, en prêchant notamment les vertus de la diplomatie et du libre-échange, même si son influence auprès du président américain était à la baisse depuis quelques mois.

Son successeur, Mike Pompeo, promu à ce poste après avoir dirigé la CIA, est décrit dans la capitale américaine comme un faucon qui privilégie la ligne dure face à la Corée du Nord, l’Iran et tout autre pays considéré comme hostile aux intérêts politiques, économiques et militaires des États-Unis.

Le départ de Rex Tillerson survient une semaine après la démission d’un autre allié du Canada, Gary Cohn, principal conseiller économique de Donald Trump. M. Cohn a décidé de quitter la Maison-Blanche, incapable d’appuyer la décision du président américain d’imposer des tarifs aux importations d’acier et d’aluminium parce que cela pourrait provoquer une guerre commerciale qui serait néfaste à la fois pour les États-Unis et pour ses principaux alliés, dont le Canada.

Le Canada et le Mexique ont été exemptés de ces tarifs, pour le moment, mais Donald Trump pourrait être tenté de revenir à la charge afin de forcer un règlement plus rapide des négociations de l’ALENA à la faveur des États-Unis. Dans cette autre bataille commerciale, le gouvernement Trudeau a pu compter sur l’aide du secrétaire à la Défense Jim Mattis et du secrétaire au Trésor Steve Mnuchin.

Dans les rangs libéraux à Ottawa, on s’est montré prudent hier à la suite des changements annoncés par Donald Trump, qui forcent le gouvernement Trudeau à reprendre pour la énième fois sa campagne de charme auprès d’un nouvel acteur au sein de l’administration.

« La ministre Freeland et Rex Tillerson entretenaient de très bonnes relations. Les deux se parlaient souvent, soit au téléphone ou lors de rencontres internationales », a confié une source libérale.

Une autre source libérale a fait valoir que les relations étroites en matière de défense et de sécurité entre les deux pays « ont permis d’avoir de bons échanges avec Mike Pompeo » alors qu’il dirigeait la CIA.

Aura-t-il pour autant un regard aussi favorable envers le Canada une fois qu’il sera à la tête de la diplomatie américaine ? Personne n’ose se prononcer sur cette question. Et il faudra attendre la confirmation de M. Pompeo au poste de secrétaire d’État par le Sénat en avril pour en savoir un peu plus sur ses intentions.

Dans l’intervalle, la ministre Chrystia Freeland, qui s’est vu confier le dossier des relations commerciales entre le Canada et les États-Unis par le premier ministre il y a 14 mois, devra continuer de négocier avec le secrétaire au Commerce Wilbur Ross (dossier du bois d’œuvre) et le représentant au Commerce Robert Lighthizer (dossier de l’ALENA), décrits comme les hérauts du protectionnisme américain par plusieurs observateurs.

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