ENTREVUE AVEC MOHAMED FAHMY

Pour un gouvernement qui « se bat pour protéger ses ressortissants »

Il y a un an, après 438 jours derrière les barreaux en Égypte, le journaliste canadien Mohamed Fahmy était libéré. De passage à Montréal hier pour prononcer un discours à l’Université Concordia, son alma mater, M. Fahmy a répondu aux questions de La Presse.

Quand vous êtes sorti de prison, vous avez dit que l’ancien premier ministre canadien Stephen Harper vous avait « trahi » et « laissé tomber » et vous avez dénoncé le manque de soutien aux Canadiens qui sont détenus à l’étranger. Pensez-vous que la situation s’est améliorée depuis ?

Oui, c’est le jour et la nuit. Alors que j’étais en prison, Stephen Harper, plutôt que d’user de toute son influence pour intervenir auprès du président égyptien, a délégué ses responsabilités à ses subalternes. Les diplomates canadiens ont fait du super travail, mais ils me disaient qu’ils étaient menottés par Ottawa. On ne peut pas comparer cela à ce que le gouvernement Trudeau fait aujourd’hui. Les faits sont éloquents. Les libéraux ont récemment réussi à faire libérer le Canadien Kevin Garratt en Chine et à ramener au pays Khaled al-Qazzaz, l’ancien bras droit de l’ex-président Mohamed Morsi, avec qui j’ai été emprisonné en Égypte. Ce sont deux grands succès. C’est plus important que jamais d’avoir des gouvernements qui se battent pour protéger leurs ressortissants. À travers le monde, pas juste en Égypte, les pays créent des lois antiterroristes très vagues qui font que tous les Canadiens à l’étranger – et pas seulement les journalistes et les travailleurs humanitaires sur la ligne de front – peuvent être mis en prison et être accusés de terrorisme ou d’espionnage. C’est sans précédent. On le voit avec Homa Hoodfar [la professeure de Concordia détenue en Iran]. Et il n’y a pas de communiqué de presse ou de rhétorique vide qui puisse vous aider à ce moment-là. Vous avez besoin d’une intervention robuste de votre gouvernement et de votre famille.

Dans le même ordre d’idées, vous défendez un projet de charte qui renforcerait la protection des ressortissants canadiens à l’étranger. Avez-vous une oreille attentive à Ottawa ?

J’aimerais que cette charte, que je défends conjointement avec Amnistie internationale, devienne une loi qui obligerait le gouvernement canadien à agir quand un Canadien est détenu à l’étranger. En ce moment, c’est à la discrétion des politiciens, alors qu’en Allemagne, aux États-Unis, au Brésil, c’est la loi. Nous projetons d’en faire un projet de loi bientôt avec le soutien de politiciens néo-démocrates qui ont manifesté leur intérêt. Et jusqu’à maintenant, nous avons reçu une excellente réponse de Justin Trudeau et du ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion.

Étant donné le bilan peu reluisant de l’actuel gouvernement égyptien en matière de droits de la personne, quelles relations le gouvernement canadien devrait-il entretenir avec le régime d’Abdel Fattah al-Sissi ?

Ma position à ce sujet me met en eaux troubles. L’Égypte se tient encore debout, même si les pays autour – la Libye, l’Irak, le Yémen – ne sont plus sur la carte des pays qui fonctionnent. On doit en attribuer le mérite aux militaires égyptiens [qui ont renversé le gouvernement islamiste en 2013]. Cela dit, il y a énormément de place à l’amélioration dans la question du respect de la liberté de la presse et des droits de la personne. Le gouvernement canadien peut continuer à demander que l’Égypte respecte l’État de droit, mais il doit aussi garder en tête que si un jour l’Égypte devenait un État défaillant, ce serait une catastrophe. Si le gouvernement de Mohamed Morsi avait continué trois ans de plus, on aurait vu l’Égypte entrer dans un tunnel et ç’aurait été une zone de guerre.

QUI EST MOHAMED FAHMY ?

Ancien chef de bureau d’Al-Jazeera English au Caire détenant la double citoyenneté canadienne et égyptienne, le journaliste Mohamed Fahmy a été arrêté au Caire avec deux de ses collègues le 29 septembre 2013. Accusé d’avoir fabriqué de fausses nouvelles et de collaborer avec les Frères musulmans, organisation bannie par le président Abdel Fattah al-Sissi après le renversement, en juillet 2013, du gouvernement de l’islamiste Mohamed Morsi, il a été condamné à sept ans de prison par la justice égyptienne. Son arrestation et son procès, considérés comme une entrave majeure à la liberté de la presse en Égypte, ont été à l’origine d’une vaste campagne internationale. M. Fahmy a été libéré le 23 septembre 2015 après avoir reçu un pardon de la part du président égyptien. Il vit depuis à Vancouver. Il y a mis sur pied la Fondation Fahmy, qui se porte à la défense des prisonniers de conscience à travers le monde. Le 15 novembre, M. Fahmy publiera ses mémoires. Le préambule de son livre est signé par son avocate Amal Alamuddin Clooney, épouse de l’acteur américain.

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