La Presse en Grande-Bretagne  Vers le Brexit

Désaccord sur un accord

Le compte à rebours est enclenché au Royaume-Uni : la première ministre Theresa May a une dizaine de jours pour convaincre une majorité de députés de voter en faveur de l’accord de divorce conclu avec l’Union européenne. Qu’arrivera-t-il si le Parlement rejette l’entente ? Un dossier de Jean-Christophe Laurence

Dix jours pour convaincre son parlement

Trois cent vingt appuis avant le 11 décembre. C’est ce dont a besoin Theresa May pour faire adopter son projet d’accord de divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Mais pour l’instant, un nombre encore insuffisant de députés est prêt à la suivre. Son gouvernement survivra-t-il à cette fin d’année 2018 ?

ÉDIMBOURG — Des exemplaires d’un livre pour enfants sont empilés près de la caisse à la librairie Waterstones d’Édimbourg. Sur la couverture, le dessin d’un homme bloqué à la frontière, montrant son passeport à des douaniers suspicieux. Le tout coiffé d’un titre simple : The Story of Brexit (L’histoire du Brexit).

Classique de la littérature jeunesse en Grande-Bretagne depuis près d’un siècle, la collection Ladybird traite généralement de sujets basiques destinés aux 7 ans et moins : les policiers. Le train. Les pirates. L’aviation, ainsi de suite… Mais on comprend vite qu’en dépit des apparences, cette nouvelle parution s’adresse plutôt aux adultes.

Lancé il y a trois semaines, The Story of Brexit reprend ainsi l’esthétique vintage de cette série bien connue pour expliquer, cette fois, les raisons du divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne (UE). Le ton est d’apparence neutre, vaguement didactique, mais d’un humour pince-sans-rire typiquement britannique… sans parler des illustrations rétros, qui renforcent cette fausse impression de nostalgie.

« Ça se vend comme des petits pains chauds. Beaucoup de gens veulent l’offrir à Noël », lance le libraire au comptoir, tout en remettant la pile bien droite.

Ce succès de librairie n’a rien de surprenant. Car au-delà de son côté séduisant, à la fois insolite et familier, cette petite plaquette d’à peine 50 pages prouve à quel point les Britanniques sont devenus obsédés par ce dossier politique interminable, qui n’en finit plus de monopoliser l’attention médiatique au Royaume-Uni.

Pour plusieurs, il est d’ailleurs temps d’en finir avec cette histoire qui dure depuis plus de deux ans, question de revenir aux affaires courantes et aux enjeux de politique intérieure comme la santé, le chômage ou l’éducation.

« La population est absolument épuisée. Au point où elle est maintenant prête à sortir de l’UE. C’est ce que j’appelle la brexitisation des esprits. »

— Marc Roche, journaliste et auteur du livre Le Brexit va réussir

Un accord qui divise

Leur souhait pourrait être exaucé sous peu.

Après 17 mois d’âpres discussions, le Royaume-Uni et l’Union européenne ont finalement signé un accord de divorce dimanche dernier à Bruxelles. Accord que la première ministre britannique a dit être « le meilleur possible », compte tenu des multiples écueils rencontrés pendant les négociations.

Le problème est qu’au Royaume-Uni, ce deal est loin de faire l’unanimité au sein de la classe politique. Et rien ne dit que ce document de 585 pages sera adopté à la majorité par la Chambre des communes, à l’occasion d’un vote historique prévu le 11 décembre, dernière condition préalable à ce fameux divorce qui doit entrer en vigueur le 30 mars 2019 à minuit, heure de Bruxelles.

Pourquoi ce mécontentement ? Parce que l’entente stipule que le Royaume-Uni garderait un pied dans l’Union européenne pendant encore un moment. Au moins jusqu’à la fin de la période de transition qui doit durer jusqu’au 31 décembre 2020… voire au-delà, si aucune solution n’est trouvée pour la frontière irlandaise (voir onglet 3).

Cette option déplaît fortement aux partisans d’un Brexit « dur », qui accusent Mme May d’avoir compromis la souveraineté britannique en rognant sur ses promesses initiales d’un divorce clair et net.

Leur colère est d’autant plus grande qu’au cours de cette transition, le Royaume-Uni sera toujours soumis aux règles de l’UE, sans avoir voix au chapitre et sans pouvoir négocier d’accords commerciaux avec des pays tiers.

Cette option est également loin de plaire aux partisans du « Remain » (maintien du Royaume-Uni dans l’UE), constitués pour l’essentiel de l’opposition travailliste, des libéraux démocrates, des indépendantistes écossais (SNP) et gallois (Plaid Cymru), ainsi que d’une soixantaine de députés conservateurs. Sans oublier le DUP, petit parti nord-irlandais dont dépend la courte majorité de Theresa May aux Communes, qui a déjà prévenu qu’il voterait contre cet accord qui sortirait potentiellement l’Irlande du Nord des jupes du Royaume-Uni.

Tenter de convaincre

Il reste donc moins de deux semaines à Theresa May pour faire plier la résistance.

Son grand pari sera de faire appel directement au pays en allant au-devant de la population pour que celle-ci fasse ensuite pression sur les MP (membres du Parlement).

Elle voudra en outre convaincre un maximum de députés récalcitrants en exerçant de la pression par le truchement des milieux d’affaires et en brandissant tous les scénarios apocalyptiques envisagés. 

« Son plan est de leur faire comprendre qu’il n’y a pas d’autre option et que sinon, ce sera le chaos. » — Marc Roche, journaliste

Selon le journaliste, qui vit à Londres, cette stratégie pourrait permettre à Mme May de se rallier une bonne trentaine de travaillistes ambivalents, ainsi que les conservateurs modérés qui constituent le « ventre mou » du parti.

La tâche est peut-être moins impossible qu’il n’y paraît. Plusieurs députés pourraient être tentés de se ranger du côté de la première ministre pour éviter le « bazar complet » d’un divorce sans accord, comme l’évoque l’historien de l’économie Kevin O’Rourke, auteur d’Une brève histoire du Brexit.

Seulement voilà. Une fois l’accord validé, on n’en serait toujours qu’au début. Car une fois la question du divorce réglée, restera celle de la relation future entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Ce qui donnera lieu à une nouvelle ronde de négociations sur plusieurs années, qui pourraient à leur tour être source de frictions.

« Jusque-là, on a traité de sujets secondaires, conclut Marc Roche. Le gros problème va être quand on va rentrer dans le vif du sujet, à savoir le commerce, l’argent, les investissements. Il est alors peu probable que l’UE résiste aux intérêts des uns et des autres. Les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, le Danemark, qui sont très attachés à leur relation avec le Royaume-Uni, risquent d’avoir une attitude beaucoup plus souple que la France ou l’Allemagne. Les divisions seront inévitables. »

Non, « The Story of Brexit » est loin d’être terminée…

Démission de la première ministre

Une défaite pourrait déboucher sur la démission de Theresa May, suivie d’une course à la direction chez les conservateurs. Le nouveau chef pourrait vouloir reprendre les négociations pour trouver un nouvel accord – ce que refuse d’emblée l’Union européenne – ou déclencher des élections.

De nouvelles élections

En cas de déclenchement d’élections, le Parti travailliste pourrait alors être porté au pouvoir et son chef, Jeremy Corbyn, pourrait à son tour vouloir renégocier un accord. À moins qu’il ne décide de déclencher un second référendum, ce que réclame notamment l’ancien premier ministre Tony Blair…

Un second référendum

Plusieurs Britanniques le réclament à cor et à cri, estimant qu’ils voteraient cette fois en connaissance de cause. Mais un second référendum nécessiterait une nouvelle loi, des mois de préparation et une campagne potentiellement très tendue. « Je ne suis pas sûr que les Britanniques soient prêts à rouvrir le débat », souligne le journaliste Marc Roche.

Un Brexit sans accord

Une autre option serait tout simplement une sortie sans accord (no deal). Mais ce scénario serait catastrophique pour l’économie britannique (effondrement probable de la Bourse et de la livre sterling, ralentissement de la circulation aux frontières, échanges économiques soumis aux règles fastidieuses de l’Organisation mondiale du commerce), sans compter qu’il provoquerait le retour d’une frontière fermée entre les deux Irlandes, ce que personne ne souhaite.

Une saga, plusieurs personnages

Ils animent depuis plus de deux ans le feuilleton quotidien du Brexit. Survol des principaux acteurs d’une série qui s’annonce aussi longue que le feuilleton télévisé Coronation Street (en ondes depuis 1960…).

Theresa May, première ministre du Royaume-Uni

Si elle ne brille pas par son charisme, la première ministre du Royaume-Uni en a étonné plus d’un par sa détermination et sa capacité à recevoir les coups, y compris de certains de ses députés.

« Le sentiment général en Grande-Bretagne est qu’elle a hérité d’une situation impossible qu’elle a menée au mieux. Personne ne la critique sur la manière dont elle a mené les négociations, résume Marc Roche, auteur du livre Le Brexit va réussir. C’est elle qui a fait le sale boulot et l’opinion lui est reconnaissante pour ça. »

L’issue du vote au Parlement sera toutefois déterminante pour son avenir. Si l’accord est adopté, elle en sortira renforcée. S’il est rejeté totalement, il ne lui restera qu’à démissionner.

Jacob Rees-Mogg, député conservateur

Avec le flamboyant Boris Johnson, ex-maire de Londres et ex-ministre des Affaires étrangères conservateur, ce Brexiter radical s’est ouvertement et totalement prononcé contre l’accord de divorce. Mais sa récente tentative de putsch contre la première ministre n’a pas abouti. Il a été un temps considéré comme successeur potentiel de Theresa May, mais a été jugé trop à droite pour être un candidat crédible.

Jeremy Corbyn, chef du Parti travailliste

Sa position ambiguë sur le Brexit a parfois rendu le message de l’opposition plus confus. Mais une très grande partie de son camp s’est clairement prononcée contre le divorce. Le chef travailliste a finalement déclaré qu’il voterait contre l’accord. Il est toutefois possible qu’il laisse la liberté de vote à ses députés.

Nicola Sturgeon, première ministre d’Écosse

L’Écosse a voté à 62 % contre le Brexit et la première ministre écossaise, indépendantiste, ne manque pas une occasion de le rappeler. La chef du Scottish National Party (SNP) votera donc contre l’accord, mais pourrait profiter de son éventuelle adoption pour lancer un second référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

Arlene Foster, chef du Parti unioniste démocrate (DUP)

L’Irlande du Nord a voté à 56 % contre le Brexit. Mais pour Arlene Foster, pas question de se séparer du Royaume-Uni. Chef du DUP, petit parti nord-irlandais, loyaliste et ultraconservateur, Mme Foster a déjà déclaré qu’elle voterait contre l’accord, parce qu’il éloigne un peu plus l’Irlande du Nord du Royaume-Uni. Une menace à prendre au sérieux, sachant que la majorité de Theresa May dépend de son soutien aux Communes.

Michel Barnier, négociateur de l’UE

Négociateur en chef pour l’Union européenne (UE), ce politicien français a su garder les 27 pays membres de l’UE soudés face aux demandes du Royaume-Uni. Si bien qu’aujourd’hui, il est vu comme le grand gagnant de cet accord, marqué par un certain nombre de concessions britanniques. Plusieurs craignaient que le Brexit ait un effet domino sur d’autres pays européens. Aujourd’hui, tous comprennent que l’UE est un club qu’on ne quitte pas si facilement. Il est attendu que Barnier succède à Jean-Claude Juncker l’an prochain, comme président de la Commission européenne.

Que faire avec l’Irlande du Nord ?

Quitter l’Union européenne, d’accord. Mais comment éviter le retour d’une frontière physique entre la république d’Irlande (pays membre de l’UE) et l’Irlande du Nord (région constituante du Royaume-Uni), qui pourrait compromettre l’accord de paix de 1998 ayant mis fin à 30 ans de guerre civile ?

Comment la question de la frontière irlandaise a-t-elle été résolue ?

L’accord de divorce conclu entre l’Union européenne (UE) et le Royaume-Uni n’a pas réglé le point ultra-sensible de la frontière entre les deux Irlandes. Mais l’entente propose un « plan de dernier recours », volontairement flou, qui pourrait être appliqué au cas où le Royaume-Uni et l’UE n’arriveraient pas à finaliser un partenariat qui résoudrait le problème. Ce plan (aussi appelé « filet de sécurité » ou backstop en anglais) stipule que le Royaume-Uni restera dans le marché unique (libre circulation des biens, services, capitaux, personnes) et l’union douanière européenne jusqu’à la fin de la période de transition, le 31 décembre 2020.

Et si aucune solution n’est trouvée ?

Si les deux camps n’ont pas trouvé de solution le 1er juillet 2020, la période de transition pourrait être prolongée « jusqu’à un an ou deux ». Après quoi, si l’on n’a toujours pas de solution, le Royaume-Uni quitterait le marché unique, tandis que l’Irlande du Nord, elle, resterait alignée sur un certain nombre de règles européennes (normes sanitaires, libre circulation des personnes, etc.).

Cette union douanière « minimale » et « temporaire » réduirait la fluidité de la circulation entre l’UE et le Royaume-Uni, mais permettrait d’éviter le retour d’une frontière dure entre les deux Irlandes. Techniquement, les contrôles réglementaires entre l’UE et le Royaume-Uni s’effectueraient dès lors dans la mer d’Irlande, entre l’Irlande du Nord et le Royaume-Uni.

Qu’en pensent les Irlandais et les Nord-Irlandais ?

Lorsque l’accord de retrait a été conclu, les dirigeants irlandais, quelle que soit leur famille politique, ont salué le texte, meilleur résultat possible à leurs yeux. Mais en Irlande du Nord, la réaction a été plutôt froide, les élus estimant que la province serait traitée différemment du reste du Royaume-Uni. Le Democratic Unionist Party (DUP), parti loyaliste nord-irlandais et allié indispensable des conservateurs au Parlement britannique, rejette entièrement cette option, craignant d’y voir les prémices d’une réunification des deux Irlandes. Réunification qui, du reste, réglerait pour de bon le problème de la frontière irlandaise…

— Avec l’Agence France-Presse

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