À ma manière

Comment j’ai acheté une entreprise de deux fois mon âge

Chaque semaine, une personnalité du milieu des affaires nous raconte en ses mots une page de son histoire.

Qui ? Karim Abouzeid, président et propriétaire de Magnor, concepteur et fabricant d’équipement pour le traitement des eaux

Jeune, mon père, un entrepreneur libanais, me disait : la meilleure façon d’être heureux au travail est d’être son propre patron. Ça m’est resté en tête.

Alors que je travaille en fusion-acquisition chez EY [Ernst & Young], après des études en administration et en comptabilité, j’ai une révélation ! Je rencontre des gens avec des études diverses, aux parcours multiples et qui ont tous la fibre entrepreneuriale. Je comprends à cette époque comment acheter une entreprise.

Puis, j’ai l’occasion de devenir chef des finances de Demilec, une cliente d’EY. C’est à cet endroit que j’apprends ce qu’est l’entrepreneuriat. Ce qu’est une PME manufacturière. Son patron me prend sous son aile. Il m’apprend tout. « Va dans l’usine ! Va voir comment ça marche ! » Il m’initie aux salons, au marketing. Il me présente à tout le monde.

Un saut dans le vide

Je me rappelle précisément le moment où je décide de me lancer. Je suis en Floride avec mon père sur un terrain de golf. Je travaille à l’époque de 80 à 100 heures par semaine. Est-ce vraiment ce que je veux dans la vie ? Je désire plutôt pouvoir passer du temps avec mes parents. Voyager avec ma femme. Je lui présente mon projet. Avoir l’approbation des proches est important, car plein de gens doutent de toi en chemin, te repoussent, refusent de te rencontrer.

Je quitte Demilec le 1er juillet 2013. C’est un saut dans le vide… mais calculé. Ma femme et moi, on s’accorde deux ans pour essayer.

Pour avoir l’espoir de mettre la main sur une entreprise, il faut d’abord établir sa crédibilité. J’ai alors 29 ans et personne ne me connaît. Mais d’abord, quoi acquérir ? Je m’assois et j’écris : une entreprise de relève, stable, établie, pas une start-up, une manufacturière spécialisée, qui a un chiffre d’affaires de 3 à 5 millions. C’était à hauteur d’homme. Je veux aussi être actionnaire majoritaire.

Un bon projet amène de l’argent, mais le bon projet va t’être présenté seulement si tu as de l’argent… J’approche ainsi des gens en leur demandant s’ils sont prêts à me signer une lettre d’intérêt de 150 000 $ ou plus, sans obligations. Parmi eux, il y a mon ancien patron.

Je récolte 2,5 millions d’intentions.

Le plus difficile dans le processus d’achat d’une entreprise… c’est de la trouver !

Les repreneurs et cédants croient inversement qu’il y a une pénurie de repreneurs ou de cédants. Or, plus de 75 % des entrepreneurs québécois prévoient vendre leur entreprise d’ici cinq ans. Et plus de 65 % des jeunes entrepreneurs et professionnels souhaitent reprendre une entreprise, selon une étude du RJCCQ.

Pour en dénicher une, je me bâtis un réseau de gens qui connaissent des entrepreneurs : avocats, comptables, firmes de courtage, banquiers commerciaux… J’assiste à des conférences sur la relève. Je distribue un résumé de ce que je convoite. Je relance tout le monde régulièrement. J’ai parfois de petites inquiétudes. Du découragement aussi. Heureusement, le flux d’occasions monte assez rapidement.

Au fil du temps, j’étudie 81 cas. De l’entreprise d’étagères pour serveurs dans le milieu infonuagique au fabricant d’implants dentaires, en passant par un traiteur de nourriture cachère. Je cherche dans un rayon de trois heures de Montréal. C’est assez proche pour ne pas avoir à déménager et assez loin pour avoir de belles occasions.

En cinq ans, je fais cinq offres écrites, mais non liantes. Il y a trois processus compétitifs et un entrepreneur qui décide finalement de redresser son entreprise. Il faut accepter les échecs. Je vois ça comme un apprentissage.

Une mission excitante

En septembre 2014, par un ami interposé, je rencontre le président de Magnus qui détient Magnor, créée en 1965. Je ne connais pas l’entreprise, mais au fil des rencontres et des discussions, je tombe amoureux de sa mission. L’eau. Un besoin vital. Le défi du présent. Du point de vue entrepreneurial et social, c’est excitant.

Trois mois plus tard, je fais une première offre. C’est un peu du dating. On se rencontre. On approfondit. On s’entend. En avril 2015, je fais une offre liante, puis une vérification diligente. Et le 1er juillet, on conclut la transaction. Il m’a fallu exactement deux ans pour posséder mon entreprise !

Magnus est un partenaire minoritaire. Je voulais que son président reste pour la transition. Ça m’a beaucoup aidé auprès des fournisseurs.

Devenir propriétaire de Magnor est la meilleure décision que j’ai prise. J’ai des partenaires financiers extraordinaires, une équipe motivée et passionnée, des banquiers qui me suivent. Il y a eu des doutes au début. Un comptable qui arrive… Mais c’est une bonne combinaison avec les ingénieurs, car j’ai une certaine force en affaires, en marketing, en organisation… On est en croissance. On travaille sur des projets en Ontario et dans les Maritimes. En tant qu’entrepreneur, c’est une bonne avenue de reprendre ce qui existe. Ça règle les problèmes de relève notamment.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.