Décryptage

Grand débat, gros doutes…

En France, la crise politique semble loin d’être terminée. Alors qu’un « grand débat national » de deux mois s’ouvre demain pour répondre au mécontentement de la population, le scepticisme règne plus que jamais dans l’Hexagone.

Paris — C’était certes beaucoup plus calme, samedi sur les Champs-Élysées, pour la neuvième manifestation hebdomadaire des gilets jaunes. Mais si la journée s’est soldée par un bilan moins lourd sur le plan de la casse et des blessures, le nombre de participants, lui, était en hausse par rapport à la semaine précédente (84 000 contre 50 000, dans tout le pays).

Il faut croire que l’insatisfaction est encore présente en France, malgré les quelques concessions faites en décembre par le gouvernement, comme le gel de la hausse des taxes sur l’essence et l’appel à la concertation.

Plus inquiétant pour le président Emmanuel Macron : les revendications dépassent désormais, de loin, la simple question de la fiscalité et de la perte du pouvoir d’achat. Pour plusieurs, c’est tout le système politique français qu’il faut désormais revoir, si ce n’est le principe même de la Ve République.

« Tout est vérolé. Il y a une perte totale de confiance envers les institutions », lance Francis, vêtu de son immanquable veste fluorescente, interrogé pendant la manif.

Pour ce gilet jaune de la première heure, fonctionnaire de profession, le problème tient dans l’opacité du système. Et dans l’absence de débats réels lors des campagnes électorales, qui offrent peu de choix véritables.

« On ne croit plus ce qu’on nous dit. On nous parle dans une langue qu’on ne comprend pas. On veut que le peuple retrouve sa légitimité dans l’exercice de la démocratie. »

— Francis, un manifestant

Dans la rue, c’est un peu partout le même discours : les politiciens ne tiennent pas leurs promesses, les électeurs doivent choisir entre le pire et le moins mauvais, le président est loin du peuple et l’élite s’en met plein les poches.

Plusieurs gilets jaunes militent ainsi pour une démocratie plus directe et appellent à l’instauration du référendum d’initiative citoyenne (RIC), garantissant que des promesses électorales soient tenues. Comme en Suisse, cela permettrait à la population de se prononcer – au cas par cas – sur des enjeux nationaux, et ce, à tout moment entre deux élections.

« Oui, il faut remettre tout sur la table, lance Yannick Le Parc, tuque bretonne et rouleuse au bec, assis à 30 mètres de l’Arc de Triomphe. Il faut recommencer avec une page blanche. Ce ne sera pas facile, mais il faut le faire. »

Libre, mais pas trop

Le grand débat national, qui doit se tenir du 15 janvier au 15 mars, pourrait être une intéressante façon de « tout remettre sur la table ». Que ce soit en personne ou par internet, les Français pourront profiter de cet espace pour exprimer leurs frustrations et faire des propositions sur des thèmes comme l’écologie, la fiscalité, l’organisation de l’État et la citoyenneté (ce dernier thème incluant l’immigration).

L’annonce de cet exercice collectif, faite à la suite des manifs ultra-violentes de décembre, a eu pour effet de calmer pour un temps le mouvement de colère jaune qui envahit la France.

Mais un mois plus tard, plusieurs doutent de sa pertinence, le voyant plutôt comme un placébo destiné à noyer le poisson.

Il faut savoir que sous ses apparences de gros « brainstorming », cette vaste concertation sera fortement encadrée. L'exécutif a notamment annoncé que des sujets comme l’avortement, le mariage pour tous et la peine de mort ne seraient pas mis à l’ordre du jour.

« Pas question de revenir sur des avancées conquises de haute lutte. »

— Le porte-parole du gouvernement Benjamin Grivaux, mercredi dernier

Pas question, non plus, de revenir sur les réformes entamées par Macron depuis son élection, incluant la fameuse suppression de l’ISF (impôt sur la fortune), pourtant au cœur de la colère des gilets jaunes et de l’électorat populaire.

Cette position rigide surprend Philippe Moreau Chevrolet, intervenant à Sciences Po, qui y voit une malencontreuse façon d’enfermer le débat.

« Ce n’est pas très malin de la part du gouvernement, observe le stratège en communications. Le mouvement des gilets jaunes est né librement sur les réseaux sociaux, et voilà qu’on passe d’un espace libre à un espace contrôlé. Avant même que ce soit commencé, le pouvoir pose un cadre moral autour du débat. Forcément, ça crée un certain scepticisme. »

Et après ?

Perplexité aussi en ce qui concerne la suite des choses. On parle, on râle, on se défoule, mais après ? Les Français seront-ils entendus ? Leurs propositions, retenues ?

Alors que la défiance envers l’État est à son comble dans le pays, plusieurs craignent que les résultats du débat soient, au mieux, vaguement reconnus et, au pire, ignorés.

« Je doute qu’au final, le pouvoir soit capable de répondre aux préoccupations qui se seront affirmées. »

— Bruno Jeanbart, directeur adjoint la maison de sondages OpinionWay

« Parce qu’elles vont être contradictoires, poursuite M. Jeanbart. Parce qu’on va avoir tout et n’importe quoi. Et parce que ce qu’on va y entendre risque d’être plus proche des partis populistes de droite, ce qui ne va pas du tout plaire aux gens qui dirigent le pays et aux élites en général. »

Macron, pourtant, est condamné à réagir. Alors que les élections européennes se pointent le bout du nez (début mai), le président de la République devra montrer qu’il a de l’écoute et prouver que ce grand débat n’est pas « une simple manœuvre politicienne », de dire Bruno Jeanbart.

Il aura fort à faire pour confondre les sceptiques : selon un sondage Odoxa publié la semaine dernière, seulement 34 % de Français ont exprimé l’envie de participer à cette grande consultation, et 70 % estiment que le débat « ne servira à rien », parce que « tous les sujets ne seront pas abordés » et qu’il « ne sera pas mené de façon indépendante du pouvoir ».

Avis partagé par Philippe, retraité et gilet jaune rencontré samedi à la manif, qui conclut ainsi : « Ça ne va être que du blabla, ils vont nous embobiner, comme d’habitude… »

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