Oser ralentir

Alexandra Stréliski : l’introspection d’une jeune pianiste surdouée

Sa musique a résonné lors de la cérémonie des Oscars, en 2014, alors que Matthew McConaughey et Jared Leto, les principaux acteurs de Dallas Buyers Club, triomphaient. La compositrice s’apprête à sortir son second album, Inscape. Rencontre avec une musicienne qui a appris à ralentir pour mieux toucher les étoiles.

La musique de la pianiste montréalaise Alexandra Stréliski a quelque chose de bouleversant. La compositrice colle des notes les unes aux autres pour raconter des histoires émouvantes, empreintes de mélancolie, mais lumineuses, aussi.

C’est peut-être pour ce talent unique qu’elle a de faire vibrer nos cordes sensibles que le cinéaste Jean-Marc Vallée a choisi les œuvres de l’artiste à maintes reprises : Prélude, dans Dallas Buyers Club ; Le départ, dans Demolition ; ou encore Bourrasques, dans la bande-annonce de la finale de la télésérie Big Little Lies. Trois pièces qui figurent sur son premier album, Pianoscope.

Un monde de pub

Jusqu’à l’année dernière, Alexandra Stréliski était pourtant salariée dans un studio de postproduction en publicité. Depuis 5 ou 6 ans, cette diplômée en musique du Conservatoire de McGill et de l’Université de Montréal composait des œuvres sur commande, dans la stabilité des horaires de travail de 9 à 5.

Elle adorait cet exercice de style où l’on met son art au service d’un produit, d’un commerce, d’une idée. Elle prenait les désirs de chaque client comme autant de défis à relever. Bon an, mal an, elle signait la musique d’une quarantaine de pubs par année. Et elle brillait ! Dans le milieu, au Québec et au Canada, sa musique était primée.

« J’avais des choses personnelles à raconter, avoue la jeune femme, mais je vivais une sorte d’abnégation, que je dirais nécessaire quand on se met au service des idées des autres. Je me rendais trop occupée pour faire de la place à mon art. J’étais en quête de performance. J’avais besoin d’action. En réalité, je fuyais quelque chose et j’avais beau courir vite, cela allait me rattraper. »

La peur de la scène

La musicienne avoue être terrifiée à l’idée de monter sur scène. Et ce n’est pas d’hier. Quand on demandait à Alexandra, petite, de jouer lors d’une grande réunion familiale, autant que possible, elle refusait. « Je trouvais déjà difficile, à 5 ans, à 10 ans, à 15 ans, d’étaler ma vulnérabilité dans le salon, s’il y avait plus de monde que ma famille immédiate. En travaillant en studio, j’étais à l’abri. Cachée. »

En dilettante, en dehors de ses heures de travail, la pianiste néoclassique a rassemblé des pièces musicales de son cru, qu’elle a enregistrées dans le studio d’un ami. En 2010, sans tambour ni trompette, elle a lancé son opus Pianoscope presque silencieusement, le rendant accessible sur Bandcamp et YouTube. À ce jour, son album a généré près de 15 millions de clics.

L’an dernier, elle a quitté son emploi et a décidé de se consacrer à son art à temps plein. Ce qui a changé ?

« J’ai fait un burnout. Pour m’en sortir, j’ai dû ralentir, remettre de l’équilibre dans ma vie. Je prends mes distances vis-à-vis de cette culture de performance. Je fais du sport, et plus de choses qui me font plaisir. »

– Alexandra Stréliski

Nouvelle identité

À 33 ans, elle a joint la grande famille de Secret City Records – aux côtés des Patrick Watson, The Barr Brothers et Basia Bulat – et lancera Inscape, qui sortira en octobre. La compositrice n’hésite pas à qualifier cet album de « plus personnel ».

« Inscape est le fruit d’une année d’introspection et de transformation. Pour moi, c’est venu comme un coup de masse sur la tête. J’ai été obligée de m’arrêter. Mais j’en suis sortie plus lumineuse. »

– Alexandra Stréliski

Elle vient tout juste de faire la première partie du spectacle de l’envoûtante Melanie de Biasio, au Monument-National, à l’occasion du Festival international de jazz de Montréal. « C’est ma première "grande" scène à vie, avoue Alexandra. J’ai mis du temps avant d’accepter d’aller là. Ce que je fuyais, je le portais en moi. Je souhaite à tout le monde de pouvoir s’accorder une pause, et si mes concerts peuvent servir à rêver un peu, tant mieux ! Ralentir fait désormais partie de ma démarche artistique. Je crois que c’est la seule manière pour chaque humain de trouver son essence. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.