Chronique

Après Rob, Doug : le fordisme n’est pas mort

Rob Ford a été un maire tellement déréglé et délinquant qu’on a fini par croire à l’accident de parcours politique. Une sorte de moment psychédélique passager dans une province généralement raisonnable jusqu’à la platitude politique.

Ford a été remplacé à la mairie de Toronto par un conservateur bon teint, le très bien nommé John Tory, qui ne fera honte à personne.

Mais voilà qu’un autre Ford surgit. Doug, le grand frère, est maintenant le chef du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario (PPCO) et le favori pour devenir premier ministre de la plus riche et plus populeuse province canadienne.

Le fordisme n’était pas qu’une aberration électorale locale ; c’est un courant politique de fond. Un conservatisme anti-élite, iconoclaste, bien vivant et qui veut se faire entendre.

On dira ce qu’on voudra du mode de scrutin inutilement compliqué du PPCO, Ford a vaincu trois candidates, dont au moins deux avaient des lettres de créance politiques autrement plus sérieuses.

Pourquoi ? Parce qu’il y a, au Canada comme partout ailleurs en Occident, un rejet de la politique politicienne traditionnelle. Et personne n’a mieux incarné ce ras-le-bol, sinon cette rage que les Ford.

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Dans un livre paru en 2015 (1), le conseiller municipal John Filion raconte cette scène des coulisses de la campagne victorieuse de Rob Ford en 2010.

Ford, conseiller municipal de la banlieue fusionnée d’Etobicoke, n’était pris au sérieux par personne quand il s’était présenté à la mairie. Mais à quelques semaines des élections, voilà que les sondages le donnent gagnant. L’ancien premier ministre conservateur Mike Harris lui donne un coup de fil. Il offre son aide…

Harris a beau avoir une réputation de dur, à côté des discours politiques des Ford, c’est un modéré. Mais c’est une des idoles de la famille, notamment parce que le père Ford, Doug « senior », a siégé comme député conservateur ontarien pendant quatre ans sous Harris. Rob Ford a toujours gardé l’immense portrait de son père avec Mike Harris dans son bureau.

Ce jour d’août 2010, donc, Harris offre aux frères Ford de venir prendre un café pour jaser politique. Ils sont honorés. Mais l’organisateur de Rob, Nick Kouvalis, n’est pas content. Il soupçonne que Harris veut leur offrir du financement et influencer leur campagne, la rendre un peu plus… acceptable. Il s’invite à la réunion sans y être invité. Il ne fait pas confiance aux frères Ford pour résister à Harris. Et c’est exactement ce qui se passe. Harris offre de collecter un quart de million.

Même si Kouvalis s’était fait ordonner de se la fermer, il interpelle Harris en le regardant dans les yeux : « Ce serait un fucking désastre si le candidat acceptait votre offre à ce moment-ci de notre campagne. Vous collecterez trois quarts de million si vous voulez, mais après l’élection. »

Harris est furieux. Il lui demande qui il est pour lui parler sur ce ton. « Je m’appelle Nick, ça m’a fait plaisir de vous rencontrer, je suis un fan de vos réalisations dans les années 90, mais ni vous ni ceux avec qui vous êtes associé ne seront liés à notre campagne. »

Bang.

Kouvalis venait de rappeler aux frères Ford et à Harris l’essence même de la « Ford Nation » : représenter le contraire de l’élite d’affaires du centre-ville, y compris l’élite conservatrice. C’est contre eux qu’ils faisaient de la politique, pas avec eux !

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Quand John Tory a été élu en 2014 avec 40,3 % des votes, Doug Ford a tout de même obtenu 33,7 %. Il avait remplacé son frère trop malade en catastrophe. Doug n’a pas l’espèce de charisme chaotique de Rob, mais il présente une image plus sobre. On ne le verra pas soûl ou complètement gelé sur des vidéos. On le crédite de plus d’intelligence que son petit frère. Mais sur le plan des idées, ce sont des jumeaux. Trop de taxes, trop de dépenses, trop d’État, trop de profiteurs du gouvernement, trop de tout pour les élites…

La famille Ford était néanmoins une des plus riches d’Etobicoke, où Doug père a fondé Deco Label, une société d’emballage et d’étiquetage encore active. Mais ses fils ont été élevés à la dure, c’est du moins ce que raconte l’histoire familiale. Doug raconte qu’il se levait à 5 h le matin pour livrer le journal à l’âge de 8 ans, qu’il a ensuite transporté des quartiers de bœuf pour la Canadian Packers.

Il a entrepris des études en administration, mais à la faveur d’une grève des professeurs, il a convaincu son père de l’embaucher. Une éducation masculine traditionnelle à la dure, qui incluait évidemment les sports de contact, surtout le football, où les deux ont excellé.

Le Globe and Mail, dans un long article en 2013, a révélé que Doug Ford a également été un vendeur de haschisch important dans sa ville natale au début des années 80, mais bon, l’histoire retient que c’est un excellent vendeur et qu’il a le sens des affaires.

Quand j’étais allé voir les derniers jours de Rob Ford à l’hôtel de ville, en 2013, quand on lui a retiré ses pouvoirs officiellement, c’est Doug qui faisait barrage devant les médias, c’est lui qui prenait la parole pour son frère.

Il était la face montrable de son frère. Il portait plus élégamment la même colère politique qui a fait le succès de Rob, cette manière de parler pour les laissés-pour-compte du « progrès » et de toutes les réformes qui l’accompagnent.

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Peu de temps après avoir perdu la mairie de Toronto, Doug Ford a confié à John Filion qu’il avait un « plan de cinq ans ». En 2014, à 52 ans, il avait encore « un grand avenir devant lui ». Au niveau de l’Ontario ? Au niveau fédéral ? Il ne le savait pas encore, mais il entendait « servir le peuple » à nouveau. Ça semblait un vague projet pour un homme fini politiquement, dont la carrière allait mourir avec son frère, en 2016.

Pas du tout. Quatre ans plus tard, grâce aux hasards de la politique, grâce à cette démission surprise du populaire chef conservateur Patrick Brown, « le plan » est en marche.

Ford va-t-il gagner ? Personne n’oserait plus sous-estimer un Ford, maintenant. La Ford Nation est en marche…

Comme il l’explique à propos de l’entreprise de son père : « Si vous avez un produit à moitié décent et un emballage de haute qualité, c’est incroyable ce qu’un emballage fait à un produit. »

1. The Only Average Guy, Inside the Uncommon World of Rob Ford, Random House.

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