masculinité

À quand une révolution des hommes ?

Deux livres, l’un écrit par une Américaine, l’autre par un Français, montrent comment les modèles traditionnels de masculinité et de virilité font mal aux hommes. Et si c’était leur tour de se révolter contre le patriarcat ?

Sois fort. Ne parle pas de tes émotions. Ne pleure pas. C’est, en gros, le modèle qu’on propose aux hommes. Un modèle qui leur cause du tort. Même Brad Pitt en est convaincu. C’est ce que l’acteur a affirmé en marge de la promotion de Ad Astra, un film dans lequel, a-t-il précisé, le réalisateur James Gray a voulu explorer le concept de masculinité. 

« J’ai grandi à une époque où on disait aux garçons qu’il fallait être fort, qu’il fallait cacher ses faiblesses, se faire respecter…, a expliqué l’ex d’Angelina Jolie à la Mostra de Venise. On doit absolument revoir ces croyances. »

Pitt n’est pas le seul à tenir ce discours. Ces jours-ci, deux livres captivants montrent que les hommes souffrent d’être enfermés dans des modèles unidimensionnels qui briment leur liberté et les coupent de leurs émotions. D’une manière différente de celle des femmes, eux aussi subissent les conséquences d’un modèle patriarcal qui les enferme dans une image réductrice de ce qu’ils devraient être.

Un modèle périmé

« Le problème, ce n’est pas d’être un homme », lance en entrevue la journaliste Liz Plank, qui signe For the Love of Men, un essai sur l’urgence d’inventer de nouveaux modèles masculins. « Les hommes font du mieux qu’ils peuvent », affirme cette féministe originaire de Montréal qui s’est déjà fait bloquer par Donald Trump sur Twitter. 

« Le problème, c’est l’idéal de masculinité qu’on leur propose. On récompense les hommes qui exhibent une masculinité idéalisée, dominante. On élève les garçons en leur répétant de ne pas montrer leurs émotions. C’est extrêmement dangereux. Regardez seulement le nombre de tueries perpétrées par des jeunes hommes qui ont explosé. »

— Liz Plank

Non seulement les hommes ne sont pas encouragés à parler de ce qu’ils ressentent, mais on se moque d’eux quand ils le font. Dans son livre, Liz Plank parle de la honte reliée à tout ce qui est du domaine de l’émotion. « Tous les hommes que j’ai interviewés m’ont parlé de la première fois qu’ils se sont faire dire “You’re a pussy, You’re a fag” [l’équivalent en anglais de se faire traiter de « fif »]. Si on voulait dévaluer une femme, on ne lui dirait pas qu’elle est comme un homme. Mais les hommes, eux, apprennent dès un très jeune âge que, si tu te sens fragile, c’est quelque chose relié au féminin, et c’est mauvais. Tout ça crée ce que j’appelle dans mon livre “The Great Suppression”, soit une extinction des émotions. Les hommes apprennent très tôt à ne rien ressentir, et ils n’en sont même pas conscients. »

L’historien français Ivan Jablonka parle pour sa part de « prison de genre » lorsqu’il fait référence à ces modèles masculins complètement « enfermants » qui obligent les hommes à toujours être en contrôle. « Le modèle de virilité obligatoire met de plus en plus mal à l’aise, et les hommes auraient grand intérêt à en sortir », insiste l’auteur de l’ouvrage Des hommes justes et père de trois filles.

« On doit se poser la question : de quelle masculinité voulons-nous ? Les féministes ont répondu à cette question, mais il faut inclure les hommes dans la réflexion. »

— Ivan Jablonka

« Mon livre n’est pas un ouvrage contre les hommes – et je n’ai rien contre l’expression d’une certaine virilité, les activités entre copains, etc. –, mais on ne peut pas nier qu’il existe une masculinité toxique qui véhicule des stéréotypes contre les femmes, mais aussi contre les homosexuels, les Juifs, les intellos, bref contre tous les modèles masculins minoritaires. »

Réinventer l’homme

On dira que la réflexion autour de la masculinité n’est pas nouvelle. Elle a même son origine au Québec grâce à Guy Corneau, qui s’y est intéressé il y a 30 ans. « Les hommes sont encore identifiés aux valeurs traditionnelles du monde des hommes, confiait au magazine Psychologies l’auteur de Père manquant, fils manqué, publié en 1989. Or, il est clair que ce monde-là est en déclin. » 

On se rappellera que le psychanalyste, disparu en 2017, avait fondé le réseau Hommes Québec, un groupe de parole destiné aux hommes. La journaliste féministe Susan Faludi, l’auteure du best-seller Backlash, avait elle aussi sonné l’alarme en 1999 avec Stiffed : The Betrayal of the American Man, un essai fascinant dans lequel elle décrivait l’effondrement des modèles masculins dans la foulée de la désindustrialisation aux États-Unis.

Les années ont passé, mais les modèles masculins n’ont pas beaucoup évolué. « Comme société, on fait des efforts pour proposer d’autres modèles féminins, souligne Liz Plank. Il faudrait faire la même chose avec les hommes et sortir une fois pour toutes du modèle de l’homme silencieux et stoïque. Ça ne nous mène nulle part. »

Pourquoi changer ?

Mais les hommes se remettent-ils en question ? Et pourquoi accepteraient-ils de perdre leurs privilèges ? « La réponse, c’est ce que j’appellerais le grand silence des hommes, avance Ivan Jablonka. Tout le monde est attaché aux valeurs de démocratie et d’égalité sauf en matière d’égalité homme-femme. Il faut revoir des choses très concrètes : qui rentre le soir pour s’occuper des enfants ? Qui met sa carrière entre parenthèses quand il faut s’expatrier ou quand vient le deuxième ou le troisième enfant ? Quand on parle de ça aux hommes, on observe un phénomène d’hostilité. Ils disent : “les femmes, ça suffit, vous nous embêtez”. 

« Il y a également une forme d’indifférence. Ils diront : “le féminisme est une affaire de bonnes femmes, ça ne nous concerne pas”. Et puis, surtout, il y a de l’ignorance. J’en faisais preuve moi-même il y a encore 15 ans. Les hommes ne se rendent pas compte. Ils disent : “qu’est-ce que c’est la domination masculine dans l’espace public ? De quoi tu parles ?” Ils ne comprennent pas ce qu’est le harcèlement de rue, et cette ignorance explique leur silence. J’aimerais que mon livre les pousse à prendre position, qu’il les oblige à réfléchir aux défis que le féminisme leur pose. »

« Il y a plusieurs hommes qui se sentent menacés lorsqu’on aborde ces sujets, renchérit Liz Plank. Ils ont l’impression qu’on veut les féminiser. Je trouve ça intéressant qu’on ne pense pas l’inverse. On trouve ça cool quand une fille joue avec des kits de science et des outils de programmation informatique. Mais ce n’est pas “badass” et “cool” quand un petit garçon veut faire un cours de ballet ou qu’il a envie de porter une jupe à l’école. On a plutôt peur pour lui. C’est comme une maladie, il doit y avoir une erreur dans son développement. À mon avis, ça montre la profonde misogynie de notre société. Et je crois que c’est cet inconfort-là qu’on doit contester. »

Y a-t-il une solution ?

Entre le modèle du macho fini et celui de l’homme rose, qui n’a pas été un grand succès, avouons-le, de quels modèles les hommes peuvent-ils s’inspirer ? 

Dans son essai, l’historien Ivan Jablonka en propose trois. Il les explique : « La masculinité de non-domination, qui refuse l’expression d’un pouvoir et qui partage la parole, l’autorité, les responsabilités et le sacré, puisque toutes les religions sont patriarcales. La masculinité de respect, qui crée l’espace pour la drague et l’amour, mais avec des règles minimales d’égalité et de consentement. Enfin, la masculinité d’égalité, qui signifie qu’on vit en égaux dans toutes les sphères sociales, y compris dans le couple et la famille. » 

Jablonka estime que rien ne bougera sans la mise en place de plusieurs mesures encourageant l’égalité et la parité. Il croit aussi qu’une réflexion doit avoir lieu sur l’éducation dans la famille et à l’école. « Ça pourrait commencer par un cours sur l’histoire de la domination masculine, suggère-t-il. Ça me semble important qu’on sache d’où viennent nos comportements. »

Plank va plus loin encore et affirme que tout ce qu’un homme âgé de 30 ans et plus a appris sur la masculinité ne tient plus la route aujourd’hui. Il faut faire table rase. 

« Même les hommes qui ont été élevés par des mères féministes ont encore un idéal de masculinité faussée. Les garçons doivent aussi être élevés par des pères féministes. » 

— Liz Plank

« Il faut des livres, ajoute-t-elle, des films, des bookclubs consacrés à cette question. Pour le moment, ce sont les femmes qui font tout le travail pour les hommes. Il serait important qu’on offre aux hommes les outils pour qu’ils le fassent eux-mêmes. Ça presse parce qu’en attendant, cette souffrance cause des séparations, des divorces… »

Un nouveau mouvement féministe

De chaque côté de l’Atlantique, Plank et Jablonka caressent le même rêve : que le mouvement féministe devienne plus inclusif. « Pour l’instant, les seuls groupes qui parlent de l’expérience d’être un homme dans notre société, ce sont les masculinistes, observe Liz Plank. J’aimerais voir un mouvement féministe sans genre qui adopterait une autre façon de parler d’avortement, par exemple. On parle des droits des femmes à choisir, mais c’est le droit de tout le monde de choisir car le mouvement pro-choix bénéficie autant aux hommes qu’aux femmes. Pourquoi on les exclurait de cette conversation ? 

« Je pense qu’en créant des espaces exclusifs où les hommes ne sont pas admis, on confirme que les hommes s’en foutent, qu’ils sont contre nous, les femmes. Et ça crée un milieu favorable à l’éclosion de groupes comme Fathers 4 Justice. Moi, je veux croire que les hommes aussi s’intéressent à ces questions, qu’ils souhaitent s’impliquer et participer à la discussion. En fait, je veux présumer le meilleur des hommes, pas le pire. »

For the Love of Men : A New Vision for Mindful Masculinity

Liz Plank

St. Martin’s Press

336 pages

Des hommes justes : Du patriarcat aux nouvelles masculinités

Ivan Jablonka

Seuil

400 pages

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