Chronique

Fuck Facebook, le t-shirt

Il y a 11 ans, la comédienne Jessica Barker a décidé, avec son amie Rafaële Germain, que Facebook ne l’aurait pas comme abonnée. Qu’elle résisterait stoïquement à la tendance lourde du moment, qu’elle n’ouvrirait pas une page Facebook à son nom et qu’elle ne compterait pas ses amis, et surtout ses faux amis, comme autant de moutons. Et pour que ce soit bien clair pour tout le monde, Jessica Barker s’est fait imprimer un t-shirt où l’on pouvait lire en grosses lettres : « Fuck Facebook ». Autant dire que, rapidement, ses amis et les amis de ses amis et même les amis de ceux-ci ont tous voulu leur t-shirt « Fuck Facebook ».

Pas folle et plutôt vite sur ses patins d’entrepreneure en herbe, Jessica Barker est allée faire un tour dans les ateliers de confection, rue Chabanel, avec une première commande d’une centaine de t-shirts, qu’elle n’a pas tardé à renouveler, dix fois plutôt qu’une.

En 2008, Michael Musto, potineur en chef de l’hebdo new-yorkais Village Voice, est tombé sur une photo de Jessica et de ses amis Rafaële Germain, Guillaume Lemay-Thivierge, Vincent Bolduc et Patricia Paquin arborant tous fièrement leur t-shirt « Fuck Facebook ». Et bien qu’il les ait accusés de lui avoir volé son idée, il s’est empressé de reproduire la photo dans sa chronique du Village Voice

Ce fut ni plus ni moins que la consécration et la preuve que non seulement Jessica avait eu une bonne idée, mais que son idée était furieusement avant-gardiste à une époque où peu de gens songeaient à remettre en question le réseau social de l’amitié universelle qui valait déjà à l’époque, sur papier, la modeste somme de 50 milliards…

La consécration new-yorkaise apporta à Jessica Barker une clientèle du monde entier constituée de gens cool et sceptiques à l’endroit du réseau social et pressés d’afficher publiquement leur méfiance.

En tout et pour tout, Jessica Barker a dû vendre un peu plus de 10 000 t-shirts « Fuck Facebook » avant de fermer boutique et de passer à un autre appel.

Onze ans plus tard, le sain scepticisme affiché par Jessica Barker et ses amis est en train de devenir une réalité pour au moins 87 millions d’utilisateurs de Facebook (dont quelque 620 000 Canadiens) dont les données ont été détournées à des fins politiques par la firme Cambridge Analytica.

Pour calmer les esprits et prévenir une chute boursière encore plus ruineuse que celle en cours, Mark Zuckerberg a accepté de s’expliquer devant le Congrès américain la semaine prochaine. En attendant, j’ai contacté Jessica Barker pour savoir si elle jubilait intérieurement et se félicitait de sa perspicacité passée. Mais avant, je voulais savoir si elle n’avait pas finalement succombé, comme nous tous, au rouleau compresseur Facebook.

Première bonne nouvelle : Jessica Barker n’a toujours pas de compte Facebook et n’a d’ailleurs rien à voir avec celui qui est à son nom. En revanche, elle est folle d’Instagram (et bien au fait de ses contradictions, le réseaux social appartenant désormais à Facebook), un compte où elle n’hésite pas à afficher des photos de ses deux jeunes enfants et elle adore Twitter, qu’elle considère comme un fil de presse.

« Pour le reste, je ne comprends pas que les gens soient surpris par ce qui est arrivé avec leurs données sur Facebook. C’était écrit noir sur blanc quand ils se sont abonnés. Et c’est précisément pour ces raisons que je n’ai jamais adhéré au réseau. Je trouvais qu’il était beaucoup trop envahissant. Je n’aimais pas non plus l’idée que tout le monde saute dans le train et s’abonne sans se poser de questions. Mon conjoint [Guillaume Lafrance] travaille dans le droit d’auteur, et lui non plus ne pouvait pas croire, à l’époque, que les gens ne se rendaient pas compte de ce qui se passerait avec leurs données », résume Jessica Barker.

Difficile de ne pas être d’accord avec ses propos. Car ce qui est arrivé avec Cambridge Analytica a beau être une conséquence extrême des possibilités de Facebook, tout était en place dès le premier jour pour que la conséquence extrême, voire le pire scénario, se produise un jour.

Sans compter que Facebook n’a jamais caché que la gratuité de son réseau avait un prix : la vente des données personnelles des abonnés à des tiers.

Même en sachant tout cela, il est difficile d’avaler les excuses du PDG, Mark Zuckerberg, et de le croire quand il affirme : « Nous sommes une entreprise idéaliste et, pour la première décennie de notre existence, nous étions très concentrés sur tout le bien qu’amène le fait de relier les gens. »

Une entreprise idéaliste ? Au nom de quel idéal, au juste, une entreprise s’associe-t-elle à Goldman Sachs, l’ogre capitaliste par excellence, pour bénéficier d’investissements de 450 millions, comme ce fut le cas en 2011 ? 

Au nom de quel idéal prend-on les photos, les souvenirs personnels, la vie intime des gens, en somme, pour en faire une marchandise vendue au plus offrant ?

Oui, Facebook a mis en contact des millions d’étrangers, a provoqué les retrouvailles de millions de gens qui s’étaient perdus de vue et qui ne se seraient jamais retrouvés autrement, a été un outil de communication, de rassemblement, de militantisme, de publicité, d’information, d’expression démocratique, de libération, et tutti quanti. Mais il y a toujours deux faces à une médaille. Le côté sombre de Facebook a peut-être, au bout du compte, fait plus de mal que tout le bien récolté.

Quant à Jessica Barker, en accouchant de son premier enfant, elle n’a plus été en mesure de gérer les montagnes de boîtes de t-shirts qui remplissaient une pièce chez elle jusqu’au plafond. Elle a fini par fermer boutique sans trop de regrets.

Aujourd’hui, la crise que traverse Facebook la fait rêver aux possibilités commerciales infinies d’un nouveau t-shirt « Fuck Facebook ». Il est peu probable qu’elle redémarre la machine. Mais si, d’aventure, l’envie l’en prenait, la grande différence, cette fois, c’est que son t-shirt « Fuck Facebook » ne serait plus à l’avant-garde, mais douloureusement de son temps.

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