PHÉNOMÈNE

Amitiés recherchées

Fabien Loszach est chroniqueur à La sphère, sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, et l’auteur de 50 questions pour expliquer le Web à mon père aux Éditions Cardinal.

Trouver l’âme sœur ou un amant de passage en s’en remettant aux Tinder de ce monde, cela n’étonne plus. En parallèle, un nouveau phénomène s’immisce dans le marché des rencontres virtuelles : celui de l’amitié. Plus surprenant ? Peut-être pas.

Veux-tu être mon amie ?

Melissa, New-Yorkaise de 36 ans, a récemment vu son cercle social changé après être sortie d’une relation amoureuse de longue date. Elle a réalisé à quel point il était difficile pour la trentenaire qu’elle était de tisser des liens d’amitié, et même simplement de croiser la route de nouvelles personnes. « Les gens de mon âge, et au début de la quarantaine, ne sont plus aussi disponibles qu’à l’époque où nous fréquentions l’école. Ils ont souvent un emploi stable et de jeunes enfants, et leur réseau d’amis est déjà bien établi », s’est vite aperçue la jeune femme. Elle n’a pas hésité à se tourner vers Tinder et son application cousine, Bumble, dans le but de se faire des amis.

De toute évidence, elle n’est pas seule dans cette situation. Skout, Hey! VINA, Meetup ou Smeeters, voilà quelques-unes des applications ou sites Web à avoir vu le jour dans les dernières années. Ces outils permettent entre autres à leurs utilisateurs d’entrer en contact avec d’autres personnes dans une perspective purement platonique. Envie de visiter une exposition avec quelqu’un ou d’affronter un partenaire à sa hauteur sur le court de tennis ? Et pourquoi ne pas prendre un café ou un verre de vin dans le simple but d’échanger ? Ces applications promettent de nous mettre en lien avec la perle rare. Leur popularité n’arrive pas (encore) à la cheville d’applications comme Tinder, mais l’engouement, surtout chez les femmes, est de plus en plus vif.

S’il était déjà possible de s’afficher uniquement à la recherche d’amis sur Tinder, l’application a tout récemment mis à l’essai une nouvelle fonction permettant d’établir des connexions de groupes d’amis. Il suffit d’appuyer sur le bouton « Start A Group ». Accessible seulement en Australie pour le moment, la fonction devrait arriver sous nos latitudes dans les prochains mois.

Et ce nouveau marché de l’amitié va plus loin encore. En naviguant sur le site RentAFriend, qui compte plus d’un demi-million d’abonnés dans le monde, on peut carrément louer les services offerts par d’autres utilisateurs. Question de ne pas se retrouver en solo pour une séance de magasinage, une soirée au cinéma ou une balade au parc, on visite cette plateforme qui fonctionne comme un site de rencontres classique. On navigue de profil en profil (photos à l’appui) en vue de trouver une personne qui semble avoir les mêmes affinités que nous. Il en coûtera au minimum 10 $ pour passer une heure avec cet « ami ».

Qui se ressemble s’assemble ?

Pour Fabien Loszach, sociologue, chroniqueur radio et auteur, ce phénomène s’inscrit dans la suite logique des choses. « Internet a profondément bouleversé la manière de produire les liens sociaux, rappelle-t-il. On a pris l’habitude d’entrer en communication avec des inconnus sur des sites comme eBay pour leur acheter des biens, on échange sur des forums ou des réseaux sociaux... Parallèlement, on observe aussi une démocratisation, et même une banalisation, des sites de rencontres. Les gens en ont beaucoup moins une image négative qu’auparavant. Alors pourquoi ne pas y trouver des amis ? »

Et si les nouvelles technologies permettaient même de se faire des amis de « meilleure qualité » ? « Il est en effet désormais plus facile, grâce à Internet et aux réseaux sociaux, de tisser des liens avec des gens qui partagent les mêmes valeurs et des passions très spécifiques », explique Fabien Loszach.

S’ouvrir à l’autre 

Le sociologue rappelle par ailleurs que la société valorise un type d’individu avenant, pour ne pas dire flamboyant : un superhéros des relations humaines, qui possède des prédispositions sociales infinies et qui cultive au quotidien un grand réseau de connaissances. « Cela nous fait oublier qu’un nombre très important de gens n’ont pas ces aptitudes sociales et ont besoin d’espace comme ceux-là pour entrer en contact avec les autres. Les sites de rencontres amicaux permettent aux personnes qui sont (ou se sentent) isolées géographiquement ou socialement d’aller vers l’autre dans des lieux et des situations qu’elles contrôlent. »

Pour Melissa, les rencontres amicales qui découlent de l’utilisation de ce genre d’applications se sont révélées moins anodines qu’elle aurait pu le croire. « Je croyais que nouer des amitiés authentiques était beaucoup plus facile que d’avoir des aventures, avoue-t-elle. Mais en utilisant Tinder pour chercher des amis plutôt que des amants, je me suis aperçue que c’était plutôt l’inverse. Cela m’a amenée à réfléchir à ce j’attends des gens, aux valeurs que j’aime retrouver chez eux et ce que moi je peux leur apporter. Il a aussi été fascinant de constater que mes critères de recherche pour un ami et pour un amant ne sont pas du tout les mêmes. »

Fabien Loszach soupçonne enfin que ces sites de rencontres nouveau genre n’aient pas uniquement de finalités platoniques, mais pourraient en quelque sorte témoigner d’un retour du balancier. « Je crois que plusieurs abonnés y cherchent aussi le grand amour, mais de façon plus lente, plus délicate. On privilégie les discussions et l’idée de prendre son temps pour remettre un peu de magie dans nos relations. »

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