condamné 23 ans plus tard

Indices d’hier, technologies d’aujourd’hui

La méticulosité d’une équipe de techniciens en scène de crime et d’enquêteurs il y a plus de 20 ans, alliée aux nouvelles technologies policières et à la persévérance des limiers qui ont pris la relève. Voilà comment on a fini par résoudre un meurtre commis à Montréal en 1995.

Un dernier appel

Le 30 août 1995, Réal Perron, un trafiquant de drogue, est assis au bar dans son repaire, le Billard Lupin, une taverne typique située à l’angle des rues Roy et Drolet, près du square Saint-Louis. Celui qui est surnommé « le grand Réal » sirote une boisson gazeuse et feuillette nonchalamment Le Journal de Montréal en discutant avec sa conjointe au téléphone fixe – les cellulaires étaient rares à l’époque. Un individu assis devant une machine de loterie vidéo installée tout près se lève tranquillement, s’approche, puis lui tire trois balles dans la tête avant de prendre la fuite. Perron meurt sur place. C’est le 35e meurtre de l’année sur le territoire du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal (SPCUM), comme on l’appelait autrefois, avant les fusions municipales. En 1995, en pleine guerre des motards, 60 meurtres ont été commis dans la métropole.

Un « 24 poses » au complet

Le technicien en scène de crime du SPCUM Serge Fichaud est dépêché sur les lieux. Il photographie la scène – 25 photos au total. À l’époque, les photos étaient prises avec des appareils contenant des rouleaux de 24 ou 36 poses. Ce sont le technicien et ses collègues qui ont fait eux-mêmes une dizaine de cartes plastifiées numérotées servant à consigner les indices trouvés, car le service ne les fournissait pas à l’époque. À titre de comparaison, pour un meurtre commis dans des circonstances semblables en 2019, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) enverrait deux techniciens qui prendraient des centaines de photos numériques. 

Balbutiements

Serge Fichaud récupère également des mégots de cigarettes écrasés dans deux cendriers déposés sur le bar et note méticuleusement la position de chaque objet. En 1995, les techniques d’identification par l’ADN sont à leurs balbutiements. Le sang est prélevé pour confirmer l’appartenance à des groupes sanguins. Les objets comme les mégots de cigarettes serviront à la création de banques de données. M. Fichaud « poudre » le comptoir, les verres et la machine de loterie vidéo à laquelle était affairé le suspect, à la recherche d’empreintes digitales, et compile toutes les informations.

Courte liste de suspects

L’enquête est confiée à deux membres de la section des homicides, Jean-Claude Bergeron et André Delorme. Encore une fois, à titre de comparaison, si le meurtre avait eu lieu en 2019, ce sont six enquêteurs au minimum qui auraient été dépêchés sur place, en plus d’autres ressources – techniciens, maître-chien, analyste, etc. Avant que le crime se produise, un témoin avait prévenu la police que Réal Perron faisait l’objet d’un complot de meurtre. Rapidement, les enquêteurs établissent que cinq personnes se trouvaient au Lupin au moment du drame : Perron, un de ses bras droits, Serge Robillard, un de ses vendeurs, Éric Beauchamp, le barman et un client, habitué de l’endroit. Ce dernier est rapidement écarté. Il ne reste plus que trois suspects. 

Meurtre par convoitise

Au début, le barman dit aux enquêteurs n’avoir rien vu. Mais placé devant les photos de M. Fichaud, il finira par admettre qu’il regardait une émission de Julie Snyder à la télévision et qu’il a vu du coin de l’œil Beauchamp s’approcher de Perron. Il a ensuite entendu des bruits avant de voir le suspect filer vers la porte en compagnie de Serge Robillard. « Toi, tu n’as rien vu », lancent-ils au barman avant de disparaître.

Déjà une hypothèse circule voulant que Robillard et Beauchamp aient fomenté le meurtre de Perron pour gravir les échelons au sein du réseau de trafiquants. Ils auraient d’abord demandé à un tiers de l’éliminer, mais celui-ci aurait refusé. Il aurait ensuite été convenu que Beauchamp effectuerait le travail. Après enquête, ce dernier est arrêté pour meurtre, le jour de son anniversaire, un an après le crime. Il bénéficiera toutefois d’un arrêt du processus judiciaire en mars 1997, car un témoin potentiel a changé sa version et un autre a fui le pays, par crainte pour sa vie.

Des langues se délient

Au printemps 2012, 17 ans après le crime, la Sûreté du Québec (SQ) arrête Beauchamp dans une enquête non reliée. Une ex-conjointe de ce dernier raconte toutefois aux enquêteurs que Beauchamp lui a déjà dit avoir tué un homme dans un bar à Montréal. La SQ transmet l’information aux enquêteurs Denis Hogg et Jean-François Pagé, de la Division des crimes majeurs du SPVM. L’enquête est rouverte. Hogg et son collègue trouvent deux autres personnes qui confirment l’histoire racontée par l’ex-conjointe aux enquêteurs de la SQ. La science judiciaire ayant évolué, les profils génétiques (ADN) de Beauchamp et de Robillard sont identifiés sur les mégots de cigarettes récupérés dans les cendriers du Billard Lupin en 1995. Le témoignage de l’individu auquel Robillard et Beauchamp avaient d’abord demandé d’éliminer Perron vient cimenter le tout. 

Rattrapés par leur passé

Beauchamp et Robillard sont arrêtés – pour la deuxième fois dans le cas de Beauchamp – et accusés du meurtre prémédité de Réal Perron en 2012. Les deux ont un procès séparé devant jury, en 2015 pour Robillard et en 2018 pour Beauchamp. Ils sont tous deux reconnus coupables et condamnés à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans. Beauchamp a 50 ans et Robillard, 48. Même si, à l’origine, le contexte a fait en sorte que les enquêteurs ont d’abord cru que le meurtre était lié à la guerre des motards, l’enquête n’a pas permis de démontrer cette théorie.

Autres standards, même engagement

« Nous n’avions pas les mêmes moyens à l’époque, mais l’important, c’était que les indices trouvés soient bien identifiés. Cela fait un petit velours de savoir que les suspects ont été condamnés, car nous avions travaillé très fort sur cette scène, et on voit les résultats 23 ans plus tard », affirme aujourd’hui Serge Fichaud. 

« Ce qui m’a le plus frappé dans cette histoire, c’est que les standards de l’époque étaient très différents de ceux d’aujourd’hui, mais le professionnalisme des enquêteurs et le niveau d’engagement étaient les mêmes », conclut l’enquêteur Ian Riddle, de la Division des crimes majeurs du SPVM, qui a fermé le dossier devant les tribunaux au cours des derniers mois.

« Il y a bien des façons de réactiver un dossier, mais ça commence toujours par une nouvelle information. On encourage les gens qui savent des choses à communiquer avec nous. C’est tellement important pour les familles, qui ne perdent jamais espoir », ajoute son patron, le commandant Pascal Côté. 

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse

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