Témoignage

Bon centième anniversaire, maman !

Le voyage à Paris de quatre frères et sœurs en souvenir de leur mère

Brasserie Georges, bonjour !

— Bonjour, madame. J’aimerais réserver une table pour le lundi 14 janvier, à 19 h 30. J’aimerais la table dans le coin… celle qui offre la meilleure vue de la tour Eiffel lorsqu’elle s’illumine le soir… vous comprenez, nous arrivons de Montréal pour souligner les 100 ans de notre mère, alors nous aimerions que ce soit mémorable.

Voilà maman, c’est fait, nous allons célébrer ton anniversaire. À Paris. Oui, à Paris ! Toi qui as toujours voulu y aller, mais qui n’auras jamais eu la chance de le faire. Et qui ne le feras jamais, puisque tu nous as quittés il y a 17 ans. Ta mémoire était déjà absente depuis longtemps. Ton petit corps fragile n’a fait que la suivre.

Alors pour toi, nous allons vivre ton rêve. Dix jours à Paris. Une journée à célébrer pour chaque décennie. Dix jours, 100 ans, 1919-2019.

Il est vrai que d’autres comme toi fêteront aussi leur centenaire cette année en France.

C’est le cas de la voiture Citroën et de ses légendaires deux chevrons… des maillots jaunes portés par les champions du Tour de France… de la signature du traité de paix de Versailles… de l’arrivée de la marque Coca-Cola en territoire français… du décès du peintre Auguste Renoir. D’ailleurs, en visitant l’exposition qui lui est consacrée au musée d’Orsay, on ne pouvait s’empêcher de se rappeler toutes ces heures passées en famille, à tenter de résoudre les 1000 pièces du casse-tête reproduisant le Bal du moulin de la Galette. Tu t’en souviens, maman ? Et il y a cet autre centenaire, cette fois plus près de nous, plus près de toi. Cette année, papa aurait lui aussi eu 100 ans. Toi de l’hiver, lui du printemps. Où que vous soyez, vous l’avez certainement fêté ensemble !

Une fois, il y a très longtemps, tu avais traversé l’Atlantique pour l’Europe, dans le but de visiter ton fils aîné à Bruxelles et de faire un séjour au Benelux et en Alsace. Mais malheureusement, Paris n’était pas au programme. Avec les années, tu espérais sans doute pouvoir revenir et découvrir ce qui te semblait la plus belle ville du monde. Ce n’était un secret pour personne. En tout cas, pas pour nous, tes enfants.

La France, tu la connaissais et tu l’aimais surtout pour sa musique et ses films.

Tu te souviens, très tôt tu nous as fait connaître les rires et drames des Fernandel, Bourvil, Gabin, Marais, Ventura (lui aussi a 100 ans cette année, comme toi)… Les plumes et revues des Zizi Jeanmaire, Mistinguett, Joséphine Baker (« J’ai deux amours, mon pays et Paris, par eux toujours mon cœur est ravi… »)… Les airs des Chevalier, Aznavour, Trenet (« La mer, qu’on voit danser, le long des golfes clairs, a des reflets d’argent… »). Ceux des Boyer, Dalida, Renaud, Piaf (« Quand il me prend dans ses bras, il me parle tout bas, je vois la vie en rose… »)…

Michèle Morgan

Mais il y avait une actrice, une grande dame, que tu préférais par-dessus tout : Morgan. Michèle Morgan. Reconnue pour l’exceptionnelle beauté de ses yeux, elle interpréta la jeune aveugle dans le film La symphonie pastorale (roman écrit par André Gide il y a 100 ans cette année). Combien de fois as-tu vu ce film en noir et blanc, sur notre vieux téléviseur ? Et combien de fois pendant la période de Noël as-tu exigé le silence dans la cuisine pour pouvoir écouter à la radio la voix suppliante de Marie Dubas dans son long et triste monologue La Charlotte prie Notre-Dame (« Prenez-moi dans l’paradis, où c’qu’y fait chaud, où c'qu’y fait doux, où pu jamais je ferai la vie… »).

Maman, de la tour Eiffel au parvis de Notre-Dame, de la butte Montmartre aux sentiers des Tuileries, des stations Saint-Paul à Concorde, du musée d’Orsay aux Galeries Lafayette… nous avons tout visité pour toi, t’imaginant à chaque moment éblouie, ravie, épuisée sans doute, mais jamais déçue.

Nous avons passé 10 jours de belles et tendres fratries. Que du bonheur et de l’amour. Pour chacun de nous, ce séjour fut certainement parmi les plus beaux 10 jours de notre vie, où ton souvenir se cachait derrière chacun de nos rires, où l’idée de ta présence accompagnait chacun de nos déplacements et où ton amour pour nous se reflétait dans notre propre harmonie retrouvée. Maman, tu aurais été fière de nous. Nous en tout cas, on était fiers de nous, et fiers de t’avoir eue comme mère. Bon anniversaire, maman ! Bon 100 ans !

On t’aime pour la vie, maman !

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