Chronique

Un patriote économique

S’il a été de tous les combats qui ont été menés dans les années 60, 70, 80, 90 et 2000 pour diriger le Québec vers l’indépendance, Bernard Landry a aussi toujours activement milité et pris acte en faveur de l’indépendance économique de la nation québécoise, davantage à titre de véritable patriote économique plutôt qu’en simple nationaliste.

Social-démocrate assumé, libre-échangiste affirmé, Bernard Landry a toujours occupé des postes ministériels à vocation économique dans les différents gouvernements auxquels il a été associé et il a toujours défendu le rôle moteur que l’État devait assumer dans l’orchestration de l’activité économique.

Ministre du Développement économique dans le premier gouvernement Lévesque en 1976, il a poursuivi son action à titre de responsable du Commerce extérieur et des Finances.

Défait aux élections de 1985, il enseignera les sciences de la gestion à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), avant d’être réélu en 1994 pour redevenir, de 1996 à 2001, ministre des Finances dans le gouvernement de Lucien Bouchard, puis d’hériter du rôle de premier ministre jusqu’en 2003.

Le patriotisme économique de Bernard Landry s’est décliné de multiples façons tout au long de sa carrière politique et universitaire.

Durant sa première affectation ministérielle au Développement économique, il va produire le document Bâtir le Québec, un long énoncé économique où il articule sa vision du développement industriel québécois. L’entreprise privée doit être le moteur de l’activité économique, mais l’État doit assumer son rôle de levier.

Lorsqu’il est défait en 1985 et qu’il reprend sa carrière d’universitaire, Bernard Landry va monter au front et se faire l’un des principaux défenseurs de l’accord de libre-échange Canada–États-Unis que négocie activement le premier ministre Brian Mulroney.

Il sera de toutes les tribunes pour vanter les vertus de cette entente qui est fortement souhaitée par la classe entrepreneuriale québécoise montante.

Petite anecdote, en 2001, au Forum économique mondial de Davos, Bernard Landry, alors ministre des Finances qui allait bientôt devenir premier ministre du Québec, a livré un discours improvisé aux invités d’une réception organisée par la mission québécoise à laquelle assistait l’ex-premier ministre Mulroney.

« On me demande souvent quel a été, selon moi, le plus grand premier ministre du Canada. J’ai toujours répondu Wilfrid Laurier parce qu’il a été le premier à tenter de signer un accord de libre-échange avec les États-Unis. Je réponds maintenant Brian Mulroney parce que lui, il a réussi », avait-il déclaré, au plus grand plaisir du principal intéressé.

Vision entrepreneuriale

À titre de ministre du Développement économique et par la suite comme ministre des Finances, Bernard Landry a toujours cherché à développer à fond le plein potentiel économique québécois et à élargir ses champs d’activité industriels.

Howard Silverman, président du conseil du groupe CAI Global, une entreprise de démarchage spécialisée en stratégie d’investissement de capitaux, a réalisé les implantations de quantité d’entreprises étrangères au Québec grâce au soutien de Bernard Landry, que ce soit les multinationales ABB, Ericsson ou Johnson & Johnson.

« Il avait une vision d’entrepreneur et il a créé un environnement d’affaires unique au Québec. Il pensait en termes de développement et d’innovation. Il a aussi beaucoup fait pour le rapprochement avec la communauté juive », rappelle ce vétéran du développement économique.

Cette vision large du développement a aussi amené Bernard Landry à innover en mettant notamment sur pied sa politique de soutien fiscal aux entreprises du secteur du multimédia en 1996 alors que le Québec n’avait pas encore acquis de savoir-faire particulier dans le domaine.

« Ça nous a permis d’avoir Ubisoft. Les autres provinces nous ont imité. Même les États américains ont commencé à développer des politiques d’accueil aux investissements étrangers. »

— Howard Silverman, président du conseil de CAI Global

S’il a pu mettre en place des politiques innovantes pour stimuler le développement économique, Bernard Landry avait aussi parfois recours à des méthodes ultra-traditionnelles pour arriver à ses fins.

En 1996, le constructeur de camions Kenworth, de Sainte-Thérèse, menaçait de fermer ses portes et de licencier ses 850 employés.

Pour Bernard Landry, traumatisé à vie par la conclusion du Pacte de l’automobile de 1965 qui a exclu le Québec du très lucratif secteur de la construction automobile au profit de l’Ontario, il n’était pas question de perdre l’une des seules entreprises actives dans ce secteur au Québec.

C’est pour ça qu’on l’a vu un week-end, en compagnie du maire de Sainte-Thérèse, faire des calculs à l’aide d’un mètre à mesurer pour s’assurer que le terrain à côté de l’usine pouvait accueillir les travaux d’agrandissement qui allaient assurer un investissement majeur dans la modernisation des installations.

C’était ça, le patriotisme économique de Bernard Landry. Au-delà de sa grande érudition, de son immense capacité à débattre de tous les grands enjeux sociopolitiques, il avait à cœur le développement et le rayonnement du Québec et la pleine réalisation économique de tous les Québécois.

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