chronique

Terreur aveugle

Connaissez-vous le « Bird Box Challenge » ? Non, il ne s’agit pas d’un défi qui consiste à se verser un seau de glaçons sur la tête pour épater ses amis Facebook. Ce nouveau phénomène, aussi fascinant qu’inquiétant, s’inspire de Bird Box, un film qui a un énorme succès en ce moment sur Netflix.

Dans ce film, Sandra Bullock est l’héroïne d’une histoire apocalyptique où les gens, frappés par un mal qui déstabilise le système nerveux, sont étrangement amenés à se suicider. En quelques minutes, les humains touchés par ce mal ont l’envie incontrôlable de se jeter par la fenêtre ou de foncer sur un mur avec leur voiture. Vous aurez compris que nous ne sommes pas en face d’une œuvre de Jean-Luc Godard ou de Bernard Émond.

Et comment contracte-t-on ce mal mystérieux ? Tout simplement en regardant cette force qui apparaît sans prévenir. Après quelques péripéties et plusieurs morts, le personnage interprété par Sandra Bullock, ainsi que ses deux enfants et son conjoint, s’isolent en forêt afin d’échapper à cette maladie maudite. Pour éviter que leur regard croise celui de l’entité du Mal, ils se bandent les yeux.

Cinq ans plus tard, Malorie (Sandra Bullock), qui se retrouve seule avec ses deux enfants après la mort de son conjoint, entreprend la mission de quitter la maison qu’elle occupe en pleine nature pour se rendre à une destination où elle compte trouver enfin le paradis. Comme elle vit près d’une rivière, elle fait une partie de ce difficile périple dans une barque.

Un bandeau sur les yeux, la mère et les enfants se lancent dans cet invraisemblable défi. Cela n’empêche évidemment pas l’héroïne de combattre férocement avec un couteau, un revolver ou tout ce qui lui tombe sous la main tous les êtres monstrueux qui l’approchent. Vous aurez compris que nous sommes encore moins en face d’une œuvre de François Truffaut ou de Léa Pool.

Bird Box ferait connaître des records d’écoute à Netflix, selon ses porte-parole. Depuis sa mise en ligne, à la fin de décembre, le film aurait été vu par des dizaines de millions d’abonnés. Comme cela arrive souvent avec un tel phénomène, il a donné lieu à un défi bizarre : celui de se promener dans la rue ou de faire certains gestes les yeux bandés.

Voyant la chose prendre de l’ampleur, Netflix a publié il y a quelques jours un message sur Twitter demandant aux fans du film, des jeunes pour la plupart, de ne pas se prêter à ce jeu dangereux. 

Certains ont vu dans ce message une tactique de Netflix pour mieux attirer l’attention sur ce phénomène.

Au cours du week-end, une jeune fille de 17 ans de l’Utah s’est donné comme objectif de conduire sa voiture… les yeux bandés. Ce qui devait arriver arriva. La jeune fille, qui avait un ami à ses côtés, a percuté une autre voiture. Comme connerie de jeunesse, disons que ça arrive pas mal au top du palmarès. Les deux ados s’en sont heureusement sortis indemnes.

Le policier chargé de parler aux médias a dit qu’il ne pensait jamais un jour devoir dire aux gens de ne pas conduire les yeux bandés. En effet, c’est un peu comme si des responsables de la sécurité de la Ville de Montréal demandaient aux citoyens de ne pas plonger dans des piscines municipales qui ne contiennent pas d’eau. On ne veut pas en arriver là.

Aussi bête ce phénomène puisse-t-il être en apparence, je ne peux m’empêcher de voir là-dedans quelque chose d’éloquent. Pensez-y un instant ! Des jeunes marchent dans la rue, par petits groupes, en refusant de voir les gens et les éléments qui les entourent. Ils marchent en se tenant par la manche du chandail, en se donnant mutuellement des conseils afin de réussir à se mouvoir.

J’avoue que ce truc me renverse, car il me renvoie aux maux profonds que vivent nos sociétés. Depuis toujours, le baromètre de ces maux a été les jeunes. C’est eux qui, à divers moments de l’histoire, viennent dire collectivement et bruyamment qu’ils en ont assez de tel confit, telle guerre, telle exploitation ou tel abus. Dans ce cas-ci, des jeunes se prennent en photo ou en vidéo pour montrer qu’ils se coupent complètement du reste du monde.

Ce phénomène, comme la plupart de ceux issus de la culture populaire, ne durera sans doute pas longtemps. Mais tentons quand même de saisir son sens. Il nous dit : « Pour survivre, je dois cesser de voir le monde qui m’entoure. » Je trouve que cette image est plus effrayante que le film lui-même.

Vous avez peut-être vu comme moi Terreur aveugle (See No Evil), ce film réalisé au début des années 70 avec Mia Farrow qui incarnait une aveugle devant affronter le meurtrier de son oncle, de sa tante et de sa cousine avec lesquels elle vivait. Vers la fin du film, alors qu’elle sait que l’assassin court toujours, Sarah (Mia Farrow) va prendre son bain. C’est à ce moment qu’on a envie de lui crier : « Ben non, nounoune, laisse faire le bain et va te réfugier chez tes amis. » Mais bon, les films d’horreur n’écoutent jamais nos bons conseils. Sarah prend son bain et se fait attaquer par le maniaque alors qu’elle ne peut rien voir.

Près de 45 ans plus tard, un autre film d’horreur où des gens privés du sens de la vue sont confrontés au danger. La différence, c’est qu’au lieu d’aller prendre leur bain et de se rendre vulnérables, les héros de Bird Box préfèrent se battre. C’est de cela que s’inspire sans doute la sensation que recherchent les jeunes se livrant au Bird Box Challenge.

Une connerie de jeunesse demeure une connerie de jeunesse. Mais la nature de cette connerie nous en dit long sur son époque. Là-dessus, on ne peut fermer les yeux.

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