La fin du cinéma

Le prochain Oscar du meilleur film sera-t-il remis à un long métrage qu’on ne pourra voir au cinéma ? C’est la question que beaucoup se posent depuis que Roma, du Mexicain Alfonso Cuarón, a remporté le Lion d’or, récompense suprême de la Mostra de Venise, et qu’il a suscité un tsunami de commentaires élogieux aux festivals de Telluride et de Toronto cette semaine.

« La course aux Oscars commence ici », a écrit lundi, en ressassant le vieux cliché, le critique du magazine Rolling Stone Peter Travers, après avoir vu Roma à Telluride. Bien des critiques sont d’accord. « C’est à pleurer de beauté », écrivait le collègue Marc-André Lussier, au lendemain de la projection du film au Festival de Toronto.

Roma, chronique familiale autobiographique du cinéaste de Y tu mamá también et de Children of Men campée dans le Mexico des années 70, était le grand favori pour remporter le Lion d’or de Venise. Il compte désormais parmi les œuvres qui suscitent le plus de buzz en prévision du prochain gala des Oscars.

Si les pronostics s’avèrent, Roma pourrait devenir le premier film de Netflix finaliste à l’Oscar du meilleur film. Le géant du streaming devrait l’offrir sur sa plateforme numérique dès décembre, mais le film sera projeté seulement dans une poignée de salles de cinéma (afin, justement, d’être admissible à la soirée des Oscars).

Les chances de voir l’un des films les plus attendus de l’année sur grand écran à Montréal ? Minces. Netflix aurait consenti à ce qu’une vingtaine de salles en Amérique du Nord puissent présenter Roma, qui pourrait au mieux prendre l’affiche avec une avance d’une ou deux semaines sur sa sortie numérique.

Il s’agit même d’un compromis de la part de Netflix, qui n’est pas reconnu en la matière, afin d’attirer dans son écurie davantage de cinéastes de renom comme Alfonso Cuarón, qui avait remporté l’Oscar de la meilleure réalisation, en 2013, pour Gravity.

Outre Roma, récit intimiste inspiré de l’enfance de Cuarón et de la relation entre sa mère (morte plus tôt cette année) et sa nounou, Netflix a présenté dans les festivals de la rentrée d’autres films très attendus, parmi lesquels The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen et 22 July de Paul Greengrass. Martin Scorsese présentera son prochain film, The Irishman, sur Netflix l’an prochain.

De nouveaux paramètres

Ces films seront-ils distribués en salle plus largement que Roma ? Seuls les dirigeants de Netflix semblent le savoir. Jusqu’ici, la plupart des films de Netflix ont été diffusés exclusivement sur sa plateforme, et les rares qui ont eu le privilège d’une sortie en salle n’ont tenu l’affiche que très brièvement. Pour concourir aux Oscars, un film doit obligatoirement avoir pris l’affiche au cinéma en faisant, au minimum, l’objet d’une sortie « limitée », d’ordinaire à New York ou Los Angeles, dans quelques salles parfois louées spécifiquement à cette fin.

Voilà donc qu’en matière d’Oscars comme en d’autres matières (de festivals, de taxation…), Netflix change la donne et impose de nouveaux paramètres, pour ne pas dire ses propres règles. Et il semble bien qu’il n’y ait plus personne pour tenter de stopper la machine.

Traditionnellement, en Amérique du Nord, un film est présenté exclusivement en salle au moins trois mois avant de l’être ensuite sur une autre plateforme. En France, ce délai est de trois ans. Ce qui explique que les films de Netflix ont été « exclus » de la compétition cannoise en mai dernier, sous prétexte qu’il n’avait pas été envisagé qu’ils prennent l’affiche dans les salles françaises, dans les délais prévus par la loi.

Aujourd’hui, le Festival de Cannes se retrouve seul dans son camp, marginalisé, et on se demande s’il pourra résister encore longtemps au rouleau compresseur qu’est devenu Netflix, en laissant à ses concurrents plusieurs des films les plus attendus de l’année.

Contrairement à Cannes, Toronto a ouvert grand la porte à Netflix, qui a présenté pas moins de huit films au TIFF cette semaine, dont le film d’ouverture.

Pressenti d’emblée à Cannes, Roma a donc été présenté en primeur à Venise, à la Mostra, qui soutient le cinéma d’Alfonso Cuarón depuis ses débuts. Le Lion d’or remis unanimement à Cuarón par le jury présidé par son compatriote Guillermo del Toro a été qualifié d’historique par beaucoup. Il risque en effet de marquer, pour le meilleur et pour le pire, l’histoire du cinéma.

Ce fut certes un bon coup pour la Mostra qui, malgré une représentation féminine famélique, a retrouvé son lustre d’antan grâce aux films très bien reçus des frères Coen, de Jacques Audiard, de Yorgos Lanthimos ou encore de Julian Schnabel, tous récompensés au palmarès. Le lauréat du Lion d’or 2017, The Shape of Water de Guillermo del Toro, a remporté dans la foulée les Oscars du meilleur film et de la meilleure réalisation. Est-ce que le même scénario se répétera avec Roma ?

Certes, un film d’auteur mexicain en espagnol et en noir et blanc sera bientôt facilement accessible aux dizaines de millions d’abonnés de Netflix dans le monde, notamment ici même au Québec. À une époque où les salles sont de plus en plus désertées par les cinéphiles et les films, à l’exception des superproductions hollywoodiennes, restent à l’affiche bien peu de temps, ce n’est pas en soi une mauvaise nouvelle.

On peut espérer qu’avec ce nouveau prestige associé à Netflix, les longs métrages de fiction seront à l’avenir mieux servis et mis en valeur sur cette plateforme. La plupart des films de Netflix s’y retrouvent pour l’instant presque en catimini, sans l’impact médiatique d’une sortie en salle. The Meyerowitz Stories, sympathique comédie familiale de Noah Baumbach, présenté en compétition à Cannes en 2017, est complètement passée sous le radar.

En revanche, on peut surtout regretter qu’un film réalisé pour le cinéma ne puisse pas être apprécié sur grand écran, à sa juste valeur, par la grande majorité des cinéphiles.

On ne parle pas d’un film quelconque, qui peut être apprécié sans différence notable, peu importent les circonstances, mais bien d’une œuvre cinématographique majeure, d’une vision d’auteur-cinéaste, d’une mise en scène digne de ce nom qui commande qu’on la découvre autrement que sur un téléviseur ou un écran d’ordinateur.

Or, on n’aura bientôt plus le choix. Des films de cinéma ne se retrouveront plus au cinéma, ce qui est en soi une aberration. Netflix, encore une fois, impose son plan d’affaires au détriment de tout le reste. En ce sens, le sacre de Roma à Venise marque un point de rupture. Et un indice de plus, s’il en faut, de la fin du cinéma tel qu’on le connaît.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.