Louise Penny

Le spectre de la conscience

L’ombre de la conscience plane sur Three Pines. Entre la loi et l’intérêt supérieur, que choisir ? L’auteure Louise Penny explore la question dans son 13e livre paru la semaine dernière en français, Maisons de verre. En cette époque où nos voisins du Sud sont particulièrement divisés par des valeurs opposées, cette amie des Clinton a accepté de donner une entrevue à La Presse autour du thème de la conscience et des dilemmes moraux.

Au début du mois de juillet, Louise Penny a célébré ses 60 ans. Parmi les invités se trouvait Hillary Clinton, défaite à la dernière élection présidentielle américaine. Ce n’était pas la première fois que la romancière recevait les Clinton – l’ancien président ne pouvait, cette fois, assister à la fête, étant retenu à Vancouver.

« Ils sont devenus de bons amis et c’est intéressant parce qu’il n’y a pas d’objectifs cachés, explique l’auteure dans une entrevue téléphonique. Je ne veux rien [d’Hillary Clinton] et elle n’a rien à me donner, et je n’ai rien à lui donner, sauf mon amitié. Donc nous ne sommes pas Hillary Clinton, ancienne secrétaire d’État et personne qui aurait dû être présidente, et Louise Penny, romancière, mais juste Hillary et Louise. Des femmes d’âge similaire. »

Sans être active politiquement, la romancière juge qu’il serait « très difficile » pour un lecteur de ne pas deviner ses positions à travers sa série. 

« Sur ma page Facebook, j’ai été très claire sur ma position dans certains dossiers. Il y a des lignes à ne pas franchir qui sont indépendantes des frontières, ce sont des absolus moraux, et quand j’ai le sentiment que ces lignes sont franchies, je vais dire quelque chose. »

— Louise Penny

La séparation des familles immigrantes ou le traitement des journalistes, par exemple, touchent particulièrement cette ancienne reporter. Celle qui s’est hissée en tête des palmarès avec la version originale de son nouveau roman policier ne craint pas d’écorcher de potentiels lecteurs en répondant aux commentaires. « Il y a des choses plus importantes que la vente de livres ! », souligne-t-elle en riant.

Choix difficiles

Elle a fait des dilemmes moraux et de la conscience le cœur du 13e livre de sa série. Alternant entre le passé et le présent, Maisons de verre met en scène un mystérieux personnage déguisé : planté au milieu de Three Pines, le cobrador représente la « conscience morale » d’une personne qui a transgressé les règles et dont l’identité n’est révélée qu’au dénouement de l’intrigue. On retrouve aussi Armand Gamache, tout juste nommé directeur de la Sûreté du Québec, face à un choix moralement difficile, en pleine salle d’audience lors d’un procès pour meurtre. Le tout sur fond de crise des opioïdes. Avec, bien sûr, les habituels personnages colorés de Three Pines.

Louise Penny dit avoir besoin de creuser des thèmes troubles, où la réponse n’est pas tranchée pour elle.

« Qu’est-ce qu’on ferait si on savait qu’on ne se ferait pas prendre ? Et comme thème plus large, on pense souvent que la conscience est toujours une bonne chose, et c’est sûr que ce serait terrible de ne pas en avoir, mais combien de choses horribles sont faites au nom de la conscience ? Combien de cliniques d’avortement victimes de bombes, de synagogues brûlées, de Noirs lynchés et de gais battus par des gens qui disent que leur dieu leur a fait faire ces choses ? » 

« Je voulais explorer le thème de la conscience, et de Gamache qui se débat terriblement avec un choix difficile où il ne semble pas y avoir de bonne réponse. »

— Louise Penny

La romancière a vendu plus de six millions de livres aux quatre coins du monde. Est-ce qu’elle lutte elle-même avec un dilemme entre sa liberté d’écrivaine et l’image qu’elle projette à l’étranger ? « Je suis tout à fait consciente que les gens dans le monde vont baser leurs opinions du Québec sur mes livres, comme je base mon opinion de la Croatie sur un livre que j’ai lu de là-bas, par exemple. Donc il y a une responsabilité, j’essaie d’être juste, mais en même temps, j’ai une perception qui m’est propre. J’espère que mon respect et mon affection pour le Québec transparaissent, bien que j’aie en même temps, évidemment, des positions politiques », indique la native de Toronto, qui se définit comme une fédéraliste canadienne.

Les fans d’Armand Gamache, Ruth et toute la bande ne seront pas déçus d’apprendre que leur créatrice a encore bien des aventures à leur faire vivre : le 14e livre de la série sortira en anglais en novembre et la rédaction du 15e roman est en cours. « J’ai envie d’explorer différents décors », confie-t-elle, un sourire dans la voix.

Maisons de verre

Louise Penny

Traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné

Flammarion Québec

462 pages

P comme Penny

Louise Penny a été « sidérée » et « transportée de joie » en apprenant son entrée dans Le petit Larousse illustré. « J’ai failli mourir ! », s’exclame-t-elle en riant. Elle a appris la nouvelle devant des invités de marque, lors de sa fête d’anniversaire. « Qui l’aurait cru ? Tu prends un pas de recul et voilà cette femme d’un certain âge qui écrit des romans policiers dans une région rurale du Québec… Quelles sont les chances que les gens les trouvent, sans penser aux chances qu’ils les achètent ? Combien d’étoiles devaient s’aligner ? C’est énorme. Énorme », insiste-t-elle en riant toujours.

Extrait

« Il ne s’était arrêté qu’au moment où il s’était retrouvé lui-même. L’Armand au bord de la route tranquille, au milieu de nulle part, en attente. Au carrefour de la vérité et des vœux pieux.

Là où le droit chemin se séparait.

Il en eut alors la révélation. Ils sombraient. Pas uniquement la Sûreté, mais la province tout entière. Et pas uniquement sa génération. Mais aussi la suivante. Et celle d’après. Ses petits-enfants.

Lui baignait dans le crime jusqu’au cou. Eux seraient submergés. »

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