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BOXE

La vraie histoire de Superman

La noirceur

12 septembre 1998, à Anjou. La tension est à son comble dans le quatre et demi délabré de la rue Judith-Jasmin. Deux jeunes prostituées, Roxanne et Isabelle (noms fictifs), ont comploté pour faire assassiner Adonis et Fox, selon les documents judiciaires consultés par La Presse.

Adonis a 21 ans, Fox, 23. Toujours inséparables, ils ont fondé une agence d’escortes, l’agence Obsession, avec un autre membre du gang, Pascal Almonacy. Un quatrième homme se joindra à eux plus tard.

Les filles travaillent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Elles ont entre 17 et 25 ans. Elles n’ont pas le droit de sortir de l’appartement sans autorisation. Chacune est amoureuse d’un gars du gang.

Adonis est le pimp de deux filles. Isabelle est déjà danseuse érotique quand elle le rencontre. « J’en veux un comme ça », lance-t-elle en le voyant. Il recrute la seconde, Véronique, à la Ronde, où elle travaille. À la fin d’un de ses quarts, il l’invite à un party. Elle est prête à faire « n’importe quoi pour lui », racontera-t-elle plus tard au procès.

Il leur promet des fiançailles. D’ici là, il faut amasser beaucoup d’argent. La prostitution, c’est « temporaire ». Un moyen rapide d’arriver à leurs fins.

Les membres du gang récoltent l’argent à même les sacs à main des filles. Il leur laisse 10 ou 20 $ par jour pour manger au McDo. C’est 120 $ de l’heure pour une relation sexuelle complète. Isabelle estime qu’en quelques mois, elle a remis environ 40 000 $ à Adonis.

VENGEANCE AU SALON

Au fil des mois, le climat se dégrade. Les filles se font tabasser lorsqu’elles ne rapportent pas assez d’argent. Fox les viole quand ça lui chante.

Un jour, Isabelle confie à Roxanne qu’elle a envie de tuer Adonis. Il la frappe de plus en plus souvent. Un jour, il lui montre un couteau et lui dit de choisir : ou elle se rentre l’objet « dans le cul », ou elle se fait sodomiser.

Roxanne convainc Isabelle qu’il vaut mieux faire tuer le chef, Fox. Elle a un client régulier qui peut s’en charger.

Avant que le complot ne se concrétise, Isabelle déballe tout à Fox. Il est furieux. Ce soir-là, le gang décide de punir Roxanne. Isabelle est forcée de regarder.

Fox part le bal et saute carrément sur Roxanne, assise sur le divan du salon. Adonis et Pascal se mettent de la partie. Le sang gicle. Fox sort un couteau et vise le bras de la jeune femme. À plusieurs reprises, il arrête la lame à quelques millimètres de sa peau.

« Tout le monde m’a frappée, dans le fond. Tu manges des coups de poing sur la tête, dans les côtes, dans la figure », dira Roxanne au procès.

Elle a le nez brisé, la mâchoire fracturée. Tous ses membres la font souffrir. Le lendemain, elle se fait battre à nouveau. Épuisée, elle dénonce Isabelle, qui « vole » le gang en conservant l’argent des « extras » donnés aux clients.

C’est au tour d’Isabelle d’y passer. Adonis la frappe une première fois au visage.

« Après ça, il a pris un couteau, il me l’a accoté sur les doigts, à l’envers, là, mais il poussait pareil, tu sais, je sentais la pression du couteau », témoignera-t-elle au procès.

Adonis ne mettra pas sa menace à exécution et finira par lui dire : «  Viens te coucher. Tu sais que tu es ma femme puis que je t’aime, hein ? »

TOUS LES COUPS SONT PERMIS

Pour poursuivre la torture, les gars ont une nouvelle idée. Ils organisent un combat de boxe entre les deux « conspiratrices ».

Adonis leur prête chacune une paire de gants. Tous les coups sont permis. « Si je ne mettais pas Isabelle knock-out, c’était Fox qui me mettait knock-out », a expliqué Roxanne au procès.

Fin septembre, à force de supplications, Roxanne obtient la permission d’aller manger avec son père. Elle jure qu’elle ne dira rien. Elle se maquille outrageusement pour cacher ses hématomes. Mais une fois devant son père, elle éclate en sanglots. Elle raconte son cauchemar. Il la cache dans un endroit sûr. Elle portera plainte à la police.

La disparition de Roxanne sème l’émoi. Les membres du gang déplacent les filles d’un motel à l’autre. Puis, comme la police ne leur rend pas visite, ils retournent à l’appartement d’Anjou.

Au petit matin du 21 octobre, la police de Montréal débarque dans le logement. Les membres du gang se font passer les menottes. Les filles sont embarquées aussi. Elles vont déballer leur sac.

Pas moins de 32 chefs d’accusation sont déposés contre les quatre gars : proxénétisme, menaces de mort et voies de fait graves.

OBJECTIF OLYMPIQUE

Quelques jours après la première comparution, les accusés demandent de retrouver leur liberté.

« Mon but, c’est de pouvoir aller aux Olympiques. [Avant l’arrestation], je m’entraînais vraiment régulièrement, six heures par jour. Je m’entraîne le matin. Je cours deux heures », dira Adonis au juge.

Le juge refuse de libérer le gang. Trop dangereux.

Rencontré en Floride plus tôt ce mois-ci, alors qu’il s’entraînait en vue de son combat du 30 novembre à Québec, le boxeur a accepté de revenir sur certains éléments de son passé.

Du bout des lèvres, il dit regretter ce que les filles ont pu endurer.

Adonis assure avoir « fait le ménage » dans son entourage depuis.

Délation

Au procès, quatre filles vont dénoncer tour à tour les accusés.

Ces derniers ne présentent pas de défense. Le mot d’ordre avait été passé de ne pas témoigner, se souvient Adonis. « C’est sûr qu’il va y avoir des représailles si tu parles. Dans ce milieu-là, tu ne peux pas parler. J’ai respecté ça. »

La Presse a retrouvé deux des victimes du gang pour mieux connaître le rôle qu'Adonis a joué à l’époque. 

Malgré le temps qui s’est écoulé, toutes deux tremblent encore lorsqu’elles repensent aux quelques mois passés dans le logement à Anjou. L’une n’en veut plus au boxeur. L’autre ne lui a jamais pardonné. 

« Il ne mérite pas d’être adulé comme ça avec tout ce qu’il nous a fait subir. Que dirait-il si ça arrivait à l’une de ses filles ? », demande celle qui lui en veut encore beaucoup. Elle fulminait lorsqu’elle a vu le boxeur de passage à l’émission Tout le monde en parle l’an dernier décrire son rôle dans le gang comme celui de « garde du corps des filles ». « Il était le bras droit de Fox. Il était bien plus qu’un garde du corps », dit-elle. 

Même s’il refuse de l’admettre, Adonis a battu les filles, confirment les deux victimes. « Je pense qu’il le faisait pour obéir aux ordres ; pour éviter que Fox nous tue. C’était pour nous protéger du pire », dit celle qui lui a pardonné.

« Les gars aussi étaient manipulés là-dedans. Pas juste les filles », ajoute l’une d’elles.

À l’époque, Adonis était souvent au gymnase. « Je pense que c’était son échappatoire. Il ne l’avouera sans doute pas, mais je pense que lui aussi avait peur du chef », affirme l’une des victimes.

La vie à l’ombre

2 avril 2000, à la prison de Rivière-des-Prairies. Adonis est placé dans le secteur de la « protection » de la prison avec l’un de ses coaccusés. Les gars sont confinés à leur cellule 23 heures sur 24.

À 17 h, c’est l’heure des visites. Les détenus du secteur attendent que les portes s’ouvrent pour se rendre aux parloirs. Il y a un retardataire : Adonis. Un détenu, Guy Langlois, s’impatiente et crie : «  Ça s’en vient-tu, là ? » d’un ton baveux.

Adonis lui répond : «  C’est-tu à moi que tu parles comme ça ? » Langlois lui lance « oui » sur le même ton. Les choses en restent là.

À 19 h 30, une échauffourée éclate entre une dizaine de détenus. Des cris résonnent. La tension est forte. Lorsque les gardiens arrivent, Langlois est étendu sur le dos devant une cellule. Adonis s’élance et décoche un coup de pied à la tête de Langlois.

« Pendant trois jours, j’en ai rêvé, de ça, là, parce que je n’avais jamais vu ça, quelque chose d’aussi violent, en 11 ans de carrière », dira un agent carcéral selon des documents judiciaires.

Langlois a du sang qui lui coule de la bouche. Il a des convulsions. Transporté d’urgence à l’hôpital, il sombre dans un coma profond. Double fracture du crâne. Hospitalisé dix jours, il a survécu.

Adonis affirme avoir été attaqué par une dizaine de gars, certains armés de pics artisanaux. Il a répliqué en passant le K.-O. à 5 ou 6 d’entre eux avant que les gardiens débarquent.

« Ils savaient que j’aimais la boxe. Ils voulaient me tester. C’est comme ça la prison », indique le boxeur.

Verdict percutant

Un mois plus tard, la décision du juge Jean-Pierre Bonin fait l’effet d’un uppercut.

« Il n’y a aucune espèce de doute que les accusés ont vécu des fruits de la prostitution de toutes les jeunes filles qui sont décrits dans l’acte d’accusation », dit le magistrat.

« Des jeunes filles ont été sérieusement battues. Elles ont été forcées à se battre entre elles. Elles ont été forcées à faire des gestes de lesbianisme, poursuit-il. Elles ont reçu des menaces lorsqu’elles ont, à l’occasion, manifesté l’intention de quitter le groupe. » Fox est le chef incontesté, retient le juge.

Adonis avait le contrôle sur deux jeunes filles, dont il percevait les revenus, indique le juge. Il était associé dans la société d’informatique qui servait de paravent licite au gang. Il était présent lorsque les filles se sont fait tabasser, a retenu le juge.

Les accusés sont trouvés coupables. Fox écope de 5 ans de prison alors qu'Adonis et Pascal sont envoyés en prison pour 4 ans.

Ils ont déjà passé 20 mois en détention préventive. Ce temps-là comptait encore en double à l’époque.

Le boxeur n’était pas encore au bout de ses peines. Un autre procès lui pendait au bout du nez en raison de l’incident survenu en prison. Il a été accusé de tentative de meurtre et de voies de fait graves.

À son grand soulagement, le chef d’accusation le plus grave finit par tomber. En septembre, il plaide coupable à l’accusation de voies de fait graves. Il écope d’un mois de prison de plus. Lorsqu’il est libéré en 2001, il fait un pacte avec lui-même. Plus jamais il ne remettra les pieds en dedans. C’est l’heure de retourner au gymnase.