THÉÂTRE

Encore une fois, si vous permettez

À chaque rentrée, le public est à l’affût de nouveautés. Or, cette saison, on retrouve plusieurs reprises de spectacles créés récemment dans les diverses programmations des théâtres. Question de permettre aux artistes d’approfondir un travail de création ; et au public de voir (ou revoir) des pièces qui ont fait leur marque. Tour d’horizon.

Dans Le beau milieu, son essai controversé publié en 1999, le comédien Raymond Cloutier dénonçait le phénomène de « surproduction » au théâtre ; les dépenses folles des compagnies pour créer de nouveaux spectacles à tout prix ; ainsi que le manque de temps alloué aux interprètes dans le processus de création.

Vingt ans plus tard, le beau milieu a changé. Cet automne, presque toutes les compagnies montréalaises programment des reprises. Du Rideau Vert – qui a amorcé sa saison avec Comment je suis devenu musulman, de Simon Boudreault, d’abord présenté à La Licorne au printemps 2018 – au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) qui va reprendre La détresse et l’enchantement, de Gabrielle Roy, un solo créé au même endroit il y a 18 mois avec la merveilleuse Marie-Thérèse Fortin ; en passant par La Licorne, qui dès demain remet à l’affiche Bonne retraite, Jocelyne, le succès de Fabien Cloutier, avant de reprendre La meute, la troublante pièce de Catherine-Anne Toupin, du 29 octobre au 23 novembre.

« Longtemps, il y a eu une prime à la création, à l’inédit dans les programmations, explique Olivier Kemeid, qui a signé la mise en scène de La détresse et l’enchantement. Puis, les directions des théâtres ont senti un essoufflement. Des auteurs et des créateurs pouvaient travailler un an, deux ans et plus sur un spectacle qui allait tenir l’affiche pour 10, 12 représentations… avant de tomber dans l’oubli. »

Avec ses pairs, Olivier Kemeid s’est battu pour en finir avec ce qu’il appelle la « surprogrammation » des théâtres à Montréal : « Quand je suis arrivé à la direction artistique du Quat’Sous, en 2016, la compagnie présentait environ 12 spectacles par saison. Cette saison, il y a sept pièces [dont deux reprises], et chaque production tient l’affiche plus longtemps en moyenne. »

Dans l’esprit de La Veillée

Programmer des reprises, redonner vie aux créations, permettre à une œuvre de se déposer dans le temps et l’espace, « tout ça fait partie de l’esprit de La Veillée depuis les débuts de la compagnie », explique Carmen Jolin. Selon la directrice, il s’agit d’une des missions de La Veillée, la compagnie fondatrice du Prospero. Par exemple, dans les années 80, L’idiot, Till, l’espiègle et Un bal nommé Balzac, trois pièces avec Gabriel Arcand, ont eu droit respectivement à 157, 77 et 79 représentations. Ce qui est énorme pour un théâtre « d’exploration et de découvertes » !

« À La Veillée, on refuse de laisser mourir une production après l’avoir présentée 15 ou 20 fois, poursuit Mme Jolin. Succès ou non, on estime que ça fait partie du processus de création. » 

« Il faut donner aux artistes le temps d’approfondir leurs œuvres. Et non se “garrocher” d’un spectacle à un autre, en étant toujours en train de programmer des primeurs. »

— Carmen Jolin, directrice du Prospero

Pour la directrice du Prospero, la reprise d’une production permet à une équipe d’artistes et de concepteurs d’explorer une forme scénique et de la « rendre plus souple ». « Avec le temps, il y a des choses qui se perdent et d’autres qui s’ajoutent dans un spectacle », dit-elle.

« Quelque chose d’indécent »

L’hiver dernier, Philippe Cyr a travaillé sur les reprises de trois spectacles en même temps : Le brasier, de David Paquet ; Ce qu’on attend de moi, une pièce cosignée avec Gilles Poulin-Denis qui a été reprise cinq fois depuis sa création à l’OFFTA en 2017 ; sans oublier J’aime Hydro, l’immense succès de Christine Beaulieu. « Au Québec, on est beaucoup dans une organisation de productions, a confié le metteur en scène à La Presse. Avec toutes les ressources qu’on investit là-dedans, créatives, humaines et matérielles, il y a quelque chose d’indécent à ne pas faire vivre nos productions plus longtemps. »

Si le temps de la « surprogrammation » et de l’enfilade de nouvelles productions semble révolu, est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Le fait-on pour assurer la pérennité des œuvres et rejoindre un plus large public ? Ou le fait-on par souci d’économie et par manque d’effectifs, à une époque où l’offre culturelle est abondante… et l’argent, rare ?

« Je ne pense pas qu’on sauve beaucoup d’argent en reprenant des pièces, estime Oliver Kemeid. Une compagnie qui (re)programme un spectacle doit garantir un minimum d’heures de répétition payées aux acteurs. Il y a aussi des frais d’entreposage du décor, entre autres. » 

« Au final, le coût de production d’une reprise est presque le même que celui d’une nouvelle pièce. De plus, on a moins de couverture médiatique, parce que les critiques ont déjà couvert la création. »

— Olivier Kemeid, directeur artistique du Quat’Sous

Olivier Kemeid juge aussi important de permettre à une production d’atteindre « un autre public » que celui ciblé par le producteur de la création. Chez Duceppe, depuis quelques années, la compagnie donne un second souffle à des spectacles créés ailleurs que dans ses murs. Cette saison, Duceppe présentera à la Place des Arts L’origine de mes espèces, de Michel Rivard, du 28 novembre au 7 décembre ; suivi par Les Hardings, d’Alexia Bürger, dès le 15 janvier ; deux pièces créées à La Licorne et au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

« Pour un acteur, après avoir joué 30 ou 40 fois un rôle, le personnage s’imprime dans sa chair et son âme. Ça lui permet d’accéder à un état d’abandon fabuleux », conclut Kemeid.

Et ça permet au public d’assister à des moments de grâce !

Quelques reprises…

Au Quat’Sous 

Durant la saison 2019-2020, le Quat’Sous représentera Le tigre bleu de l’Euphrate, avec Emmanuel Schwartz, du 29 novembre au 7 décembre ; ainsi que Hidden Paradise, avec Marc Béland, au printemps 2020. Ce mois-ci, Olivier Kemeid a remonté L’Énéide, son texte inspiré de l’épopée de Virgile qu’il a créé en 2007 et promené un peu partout dans le monde. On parle ici d’une recréation et non d’une reprise.

À Espace Go

Parmi les autres pièces en rappel, on ne ratera pas le retour de Parce que la nuit de Dany Boudreault et Brigitte Haentjens, avec Céline Bonnier, du 23 octobre au 2 novembre. Et aussi L’assemblée, la percutante pièce documentaire de Porte Parole, cosignée Alex Ivanovici, Annabel Soutar et Brett Watson (du 25 février au 8 mars 2020).

Au Théâtre Denise-Pelletier

Claude Poissant a programmé la reprise d’un spectacle de Martin Faucher créé au Festival du Jamais Lu, Autour du Lactume, de Réjean Ducharme, avec Markita Boies (du 29 octobre au 9 novembre, à la salle Fred-Barry). Une production du Théâtre de La Rubrique de Jonquière, L’État, marque les retrouvailles de Normand Canac-Marquis et de Martine Beaulne. La pièce est présentée du 24 septembre au 12 octobre à la salle Fred-Barry.

Au Prospero

La reprise des Enivrés, d’Ivan Viripaev, la jouissive production mise en scène par Florent Siaud, sera présentée sur la Scène principale, du 16 au 28 septembre. Dans la Salle intime du Prospero, on peut revoir la comédie noire de l’Albertaine Elena Belyea, Madame Catherine prépare sa classe de troisième à l’irrémédiable, avec Alice Pascual et Frédéric Lavallée. Du 24 septembre au 12 octobre.

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