OPINIONS

Un beau donjon

La plupart des personnes âgées actuellement en résidence n’ont pas été touchées par la Révolution dite tranquille qui a vu le Québec passer en quelques décennies à des valeurs de laïcité. Ainsi, dans les CHSLD, ils sont encore nombreux à tenir à leur messe hebdomadaire, cherchant auprès de Dieu le réconfort que la vie leur refuse.

Un matin, après la messe, j’ai regardé ces personnes âgées faire le trajet de la chapelle à leur chambre, les uns bringuebalant sur leurs jambes incertaines, les autres avançant dans leur fauteuil roulant à petits coups. Chacun est retourné à sa solitude sans prononcer le moindre mot. Leur attitude résignée et silencieuse éveilla en moi l’envie de mettre des mots dans leur silence.

Si on déroulait le film de leur vie, on verrait que ce qui leur avait donné raison de vivre n’est plus : les enfants, le mari ou l’épouse, les fêtes de famille, les visites de la parenté, les amitiés (beaucoup sont morts), les jeux en famille, les travaux quotidiens et quoi encore ? L’espoir, l’anticipation, le projet, l’avenir se sont imperceptiblement défaits, bouffés par le temps indifférent comme l’air qui les entoure.

Dans la jeunesse, l’on ouvrait le rideau le matin, la tête fourmillante des tâches à accomplir. L’âge n’était pas à la mélancolie. L’âme et le corps, dans tout ce fatras de responsabilités, s’occupaient bien et se construisaient une arche où ceux que vous aimiez pouvaient venir partager les fruits du labeur. La barque était grande et le capitaine savait traverser les tempêtes.

Bien sûr, il y a eu les jours sombres, les tombeaux, les haines, mais la vie refaisait ses saisons et sur le fleuve des pleurs brillait un jour ou l’autre le rayon tant attendu. Vous pouviez à nouveau vous permettre de rire, de vous étonner, de continuer.

La souffrance de l’abandon

Aujourd’hui, vous ne comprenez pas que vos enfants ne veuillent pas vous ressembler. Qu’ils veuillent jouir de tout ce que vous leur avez sacrifié. Ils ne savent pas encore que le temps est votre denrée la plus copieuse, dont vous ne savez plus que faire, car eux en manquent. Votre belle dynastie est occupée à se construire un royaume où vous êtes parfois devenus étrangers.

Votre vie s’est rapetissée à la taille d’une chambre où quelquefois vous faites vos valises pensant que le premier venu vous ramènera là où vous avez laissé tous vos souvenirs : votre maison.

On vous a déportés dans un beau donjon avec serviteurs à l’affût. Pourquoi vous inquiéter ? Rien ne peut vous manquer. Rien, c’est vrai, excepté la chaleur d’une famille, excepté les murs familiers qui autrefois gardaient ensemble ceux que vous animiez de votre amour. Loin de chez vous, vous errez dans votre âme, allant et venant, pour quelques-uns d’entre vous, dans la pire des souffrances : celle de l’abandon.

Et pourtant dans ces corps pliés par la douleur, dans ces os fragiles, dans ces cerveaux aux neurones desséchés, dans ces vieux qui dorment parfois dans leur assiette, dorment aussi des mots, des tendresses qui frissonnent obscurément comme un lait chaud quand quelqu’un en passant les leur rappelle.

Ceux qui en sont capables ont beaucoup à dire quand nous nous intéressons à leur histoire. Ils ouvrent alors un grand livre où se déploie un roman toujours fascinant. Il arrive aussi que nos mots, nos caresses ressuscitent en eux quelques aurores oubliées. La joie que nous voyons naître sur leur visage à ce moment-là se transporte dans notre cœur.

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