Billet

Le chant des sirènes

Je montais les marches lentement. Je trouvais ça long, alors je me suis vue tendre la main pour prendre mon téléphone dans la poche arrière de mon jeans. Vérifier mes notifications. Il y a quoi, 30 marches qui mènent au gymnase où j’allais chercher mon fils ? Trente pauvres marches et mon cerveau venait de décider que c’était trop long. « C’est plaaaate ! » clamait-il, comme un ado vautré dans le sous-sol de ses parents.

J’en suis là. J’en suis à ne plus être capable de faire 30 pas, d’attendre quelques secondes de me rendre à bon port, sans avoir besoin d’être divertie. Je m’applaudis donc ironiquement et je re-glisse judicieusement les réseaux sociaux à l’étage où ils méritent d’être : contre ma fesse.

Je lève les yeux et j’aperçois l’immense fenêtre qui surplombe l’escalier. À travers, on y voit la cime des arbres et le ciel. Un beau ciel bleu d’été. Vif. C’est ça que je rate. C’est ça que je rate pendant que je checke mon téléphone. Et tout à coup, en horreur, se mettent à se télécharger en moi tous les instants où j’ai les yeux rivés sur l’écran et je me mets à imaginer le nombre de choses que je manque.

Il y a un phénomène internet bien connu qui s’appelle le FOMO, « the fear of missing out », la peur de rater quelque chose. Il est généralement associé à ce besoin irrépressible de vérifier si l’on a manqué quelque chose en ligne. 

Soudain, le phénomène s’inverse et je me mets à me demander tout ce que je n’ai pas vu à cause de mon téléphone. 

Combien de regards de mes enfants ? Combien de voisins qui m’auraient dit bonjour ? Combien de chats qui dorment dans les plantes ? Combien d’humains ? D’étoiles, d’arbres, de derrières de nuque de mon mari ? Combien de miracles ?

« Je parie que sur notre lit de mort, c’est ça qu’on regrettera. » J’en parle à mon valeureux époux, il accompagne parfois les gens dans la mort. Il leur tient la main pendant qu’ils quittent leur corps. Il sait ce qu’ils disent avant de partir. « Nos parents et nos grands-parents, ils regrettent d’avoir trop travaillé. Notre génération, je parie que ce sera le téléphone. »

Ouch. Le clou dans le cercueil. Je vois maintenant mon cell comme un monstre. « Mais les réseaux sociaux, c’est quand même agréable pour se détendre à la fin de la journée », dites-vous. Oui, oui, moi aussi, je pensais ça. Mais c’était avant de me souvenir qu’ils sont faits pour que l’on ne puisse jamais arrêter. Pour être une drogue dure. Comme les casinos sont pensés pour que l’on se perde dedans.

Bien sûr, au début, ça servait à ce que l’on puisse voir les photos de la famille, que l’on reprenne contact avec des camarades de classe… Hé, j’ai retrouvé mon kick de 3e année grâce à Facebook, je l’ai épousé et nos trois enfants sont dans le salon, je lui dois bien une fière chandelle à ce Zuckerberg. Mais ça, c’était il y a 12 ans.

Depuis, ces plateformes ont été modifiées et continuent sans cesse de l’être pour nous interpeller en permanence. Cessez d’y aller quelques jours, vous verrez qu’elles se mettent à vous envoyer des courriels. « Regarde ces gens qui veulent entendre parler de toi ! » Des putains de sirènes ! 

Si en entrant dans un wagon de métro le matin, 8 personnes sur 10 étaient en train de fumer une pipe de crack, l’armée finirait par intervenir. Mais là, c’est juste Instagram.

N’empêche que personne n’est capable d’arrêter et ils nous tiennent par les couilles. Savez-vous sur quoi ils font leur cash ? Ils font leur cash sur notre besoin de connexion. C’est pour ça que je scroll down comme un zombie, c’est vous que je cherche. C’est parce que j’ai besoin de vous que j’ai fini par m’abîmer la santé mentale comme je vois trop de gens autour de moi le faire. Trop de gens extraordinaires, bourrés de talent qui finissent par se détester, par être rongés par les incertitudes, par sans cesse se comparer aux autres et qui passent à côté de leur vie au lieu de la bâtir.

On absorbe des calories vides toute la journée et après, on se demande pourquoi on a faim. Pendant qu’on cherche à connecter aux autres, on nous renvoie du vide et trois-quatre plateformes s’en foutent plein les poches… Avec notre désir d’être aimé. Je trouve ça triste.

C’est l’été. Lâchez les réseaux sociaux, c’est là où vit Donald Trump.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.