Chronique 

Pharmaciens à deux vitesses

D’ici trois semaines, les pharmaciens pourront renouveler vos ordonnances, vous prescrire certains médicaments, ajuster votre traitement. Cette petite révolution devrait permettre de désengorger les cabinets de médecins et d’améliorer l’accès aux services pour les patients.

Sauf que ce beau projet risque de dérailler, parce que Québec refuse de payer la note en entier. Les négociations achoppent avec l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP). Lundi soir, le ministère de la Santé et des Services sociaux a déposé un document de 10 pages, que La Presse a obtenu.

On y apprend que Québec a l’intention de rembourser seulement trois des sept nouveaux actes que les pharmaciens pourront faire à partir du 3 septembre.

Québec est prêt à verser 14 $ aux pharmaciens lorsqu’ils prescriront un médicament pour des maladies qui ne nécessitent pas de diagnostic (diarrhée du voyageur, médicaments préventifs contre la malaria, etc.) et pour des problèmes de santé mineurs (infection urinaire, hémorroïdes, etc.)

Québec veut aussi rémunérer les pharmaciens pour la prise en charge de l’ajustement de la dose d’un médicament pour atteindre une cible thérapeutique. Le gouvernement a l’intention de verser un honoraire de 14 $ au pharmacien lorsqu’il rencontre le patient pour établir un plan de traitement.

Par la suite, la rémunération offerte variera selon le type de maladie. On parle d’une somme forfaitaire de 30 $ par année pour le suivi d’un problème d’hypertension artérielle, de 40 $ par année pour le suivi du diabète insulinodépendant et de 11 $ par mois pour le suivi d’un patient qui prend des anticoagulants.

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Ces sommes sont inférieures à ce que les pharmaciens réclament. Mais ce n’est pas cela qui accroche le plus.

Le hic, c’est que les nouveaux actes seront remboursés par le régime d’assurance médicament du Québec, qui couvre environ 40 % de la population, plutôt que par le régime d’assurance maladie, qui couvre tous les Québécois, sans exception.

Pourtant, le ministre de la Santé, Réjean Hébert, a déjà laissé entendre que les nouveaux actes des pharmaciens seraient couverts à 100 %, comme si c’était un médecin qui avait fait le boulot.

Mais aujourd’hui, on est loin de la gratuité et de l’universalité.

Si les nouveaux actes pharmaceutiques sont couverts par le régime d’assurance médicament, les assurés du régime public devront payer une franchise et une coassurance, comme c’est le cas pour les médicaments.

Mais ce n’est pas ça le pire. Avec la proposition qui est sur la table, les assurés qui sont couverts par un régime privé risquent de ne pas être remboursés du tout. On sait que les régimes d’assurances ont déjà du mal à contenir l’escalade des primes. Voudront-ils élargir leur couverture pour inclure de nouveaux actes pharmaceutiques ? Pas sûr.

Chose certaine, l’Association des pharmaciens propriétaires n’a pas l’intention de faire de cadeau à qui que ce soit. À grand renfort de publicité, elle a indiqué que les patients qui ne sont pas couverts devront défrayer les honoraires de leur poche.

Mais il y a fort à parier que les patients ne voudront pas payer leur pharmacien pour un service qui est gratuit chez le médecin. La barrière financière fera en sorte que les patients continueront d’aller à l’hôpital plutôt qu’à la pharmacie du coin. Et tant pis pour le désengorgement !

Remarquez que Québec pourrait obliger les assureurs privés à rembourser les honoraires des pharmaciens, de la même manière qu’il les force à couvrir tous les médicaments qui sont remboursés par le régime public d’assurance médicament. Mais ce n’est pas ce qu’on entend entre les branches.

Et de toute façon, les assurés du côté privé paieraient probablement plus cher que ceux du côté public. Québec, qui est en position de force, peut imposer un honoraire de 14 $ aux pharmaciens, même s’ils réclament 19,50 $. Mais les pharmaciens se rattraperont avec les assurés du privé, qui n’ont aucun pouvoir de négociation.

C’est déjà comme ça pour les médicaments : les pharmacies fonctionnent à deux vitesses.

« Il faut éviter de créer une situation inéquitable, avec deux catégories de patients », a confié hier l’ex-ministre libéral de la Santé, Yves Bolduc, à mon collègue Paul Journet.

Bien d’accord avec lui. Par souci d’équité, il me semble que le régime universel d’assurance maladie devrait assumer le coût des nouveaux actes pharmaceutiques qui sont actuellement faits par les médecins et couverts par la RAMQ.

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Pour les autres actes que les pharmaciens auront bientôt le droit de poser, Québec n’offre rien du tout.

Rien pour la substitution d’un médicament par un équivalent thérapeutique en cas de rupture d’approvisionnement, ce que les pharmaciens avaient accepté de faire gratuitement.

Mais rien non plus pour la prescription de tests de laboratoire, pour laquelle les pharmaciens demandaient 15 $. Rien pour l’administration d’un médicament à des fins de démonstration, pour laquelle l’AQPP demandait 30 $.

Et rien pour le renouvellement d’une ordonnance de plus de 30 jours, un service qui vaut 12,50 $, selon l’AQPP.

Présentement, le pharmacien doit appeler le médecin pour lui demander la permission de renouveler l’ordonnance d’un patient. Désormais, il pourra la renouveler lui-même, tout en avertissant le médecin.

D’accord, il s’agit d’une responsabilité accrue. Mais je comprends que Québec ne veuille pas payer les pharmaciens pour un service qui n’est pas couvert par la RAMQ en ce moment et que la plupart des médecins offrent gratuitement.

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