Parents en guerre

Prendre un parent
par la main

Dix familles montréalaises engluées dans des conflits sans fin ont récemment accepté de faire une trêve pour tester une approche révolutionnaire importée des États-Unis.

Dans le cadre de ce projet expérimental, la Cour supérieure a confié leur dossier à un super médiateur et éducateur, spécialement formé pour mettre fin à la spirale des attaques et des contre-attaques : le coordonnateur parental.

Nommé par un juge – qui reste exceptionnellement saisi du dossier –, cet avocat ou psychologue suit les parents pas à pas pour qu’ils gèrent la vie de leur enfant en douceur, comprennent le mal qu’ils lui font et restent centrés sur le présent plutôt que de ressasser le passé.

Les trois familles ayant déjà terminé leur essai ont évité plusieurs retours futiles au tribunal. « C’est la voie du futur ! Imaginez toutes les économies réalisées, pas juste pour l’État, mais pour les parents eux-mêmes, s’enthousiasme le juge en chef, François Rolland. Si les effets très positifs du programme se confirment, il faudrait l’étendre. »

Au début de 2015, des recommandations seront faites au ministère de la Justice, à la suite de l’évaluation du projet par Francine Cyr, professeure de psychologie à l’Université de Montréal et experte des familles dites « à haut niveau de conflits ».

La chercheuse est déjà certaine d’une chose : la nature des procès, qui pousse chaque partie à salir l’autre pour avoir gain de cause, exacerbe les conflits. « Le système judiciaire doit réviser son fonctionnement actuel de façon urgente », conclut Mme Cyr, qui espère que la réforme du droit de la famille en cours permettra d’y parvenir.

BESOIN DE SANCTIONS

Au milieu des années 90, on a fait de grands progrès en offrant gratuitement des ateliers de coparentalité et la médiation familiale à tous les parents. Mais ces services ne répondent pas aux besoins extrêmes des cas lourds. Ils sont même nuisibles lorsqu’un parent est égocentrique, dominateur ou très manipulateur, et fait semblant de collaborer pour gagner du temps.

À l’inverse, « si une des parties sabote le processus, le coordonnateur peut le rapporter au juge. Ça aide vraiment à voir clair », se réjouit l’avocate en droit de la famille Suzanne Moisan, membre du comité de suivi du projet.

Revenir chaque fois devant le même juge permet aussi de mieux cerner des dynamiques très complexes et de ne pas perdre un temps fou à tout réexpliquer à chaque fois.

Face aux cas lourds, le juge et l’expert en psychologie doivent par ailleurs faire front commun, ajoute Francine Cyr. Faute de pouvoir envoyer les parents en thérapie de force, la cour devrait au moins en faire « une grande recommandation », dit-elle, demander un rapport intérimaire et sanctionner le parent qui se croit tout permis.

Il y a deux semaines, des psychologues, des juristes et des intervenants se sont réunis à l’Université de Montréal pour découvrir comment certains pays européens y parviennent, grâce à la nouvelle pratique de « consensus parental ».

Les juges européens y ont recours lorsque le lien entre un enfant et un parent risque de se briser. Ils appellent alors un expert à la rescousse. Et celui-ci encadre les parents en exigeant des actes concrets plutôt que des vœux pieux. En clair, le parent préféré doit profiter de son autorité et de son influence pour amener l’enfant à se rapprocher de l’autre parent.

L’expert informe régulièrement le juge, qui, faute de résultats, peut sanctionner les fautifs – y compris en changeant le mode de garde. Si on ne punit pas rapidement les tactiques déloyales, les dégâts deviennent irréversibles, souligne Francine Cyr.

Au Québec, les juges « manquent encore de mordant », dit-elle. Les experts ont peur de recommander des solutions draconiennes et le tribunal a peur de les appliquer. « Il ne faut plus confirmer le parent dans son omnipotence ni le laisser traumatiser son enfant. »

Parents en guerre

DES SUCCÈS AILLEURS

Née aux États-Unis dans les années 90, la coordination parentale fait depuis ses preuves dans plus de 30 États ainsi qu’au Canada – en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique. En Europe, la pratique de « consensus parental » est née en 1992, dans la circonscription de Cochem, en Allemagne. Ce modèle psycho-judiciaire s’est révélé si efficace qu’il fait des adeptes en Belgique depuis 2012 et « a été intégré à la législation allemande », précise le dépliant de formation de l’UdeM.

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