Derrière la porte

Pas de pudeur, pas de problème

Pause vous propose chaque samedi un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

CETTE SEMAINE : FLORENCE*

Florence* nous attend dans un café bondé du nord de la ville. Elle a déjà entamé son déjeuner, tient son téléphone d’une main et consulte une pile de dossiers de l’autre. Grande, blonde, veston noir, fin quarantaine, elle a tout l’air d’une femme sûre d’elle qui assure.

À la table d’à côté, deux femmes discutent tout bas. Ça ne lui fait visiblement pas un pli et elle se lance d’emblée dans le vif du sujet. « J’ai toujours eu une sexualité débridée. Je m’envoie en l’air comme je joue au tennis. »

« Mettons que je n’ai pas vraiment de pudeur. Ce n’est pas la grosse affaire pour moi, et ça ne l’a jamais été. Comme Obélix, je suis tombée dans la marmite toute petite ! »

— Florence, fin quarantaine

Coïncidence ? Nos deux voisines se lèvent et partent. Mais Florence ne le remarque même pas. Elle poursuit plutôt son récit : avant d’avoir une aventure, dit-elle, elle n’est pas obligée de connaître vraiment son partenaire, encore moins d’être en relation avec lui. Si ça se passe bien, tant mieux, sinon, tant pis. « Et je ne tombe pas en amour facilement. Vraiment pas. Vraiment, vraiment pas facilement. »

Quand ça « adonne »

Sa première fois, elle devait avoir 16 ou 17 ans, se souvient-elle. « C’était avec quelqu’un avec qui je travaillais. Ça a adonné. Ce n’était pas planifié. Ça n’a pas été mémorable. Pas catastrophique. Correct. Je ne me suis pas levée le lendemain : “Oh wow !” Juste : “OK. J’ai fait ça hier soir.” Une activité comme une autre. »

Au fil des années, Florence a eu son lot d’aventures qui ont « adonné » comme ça. Combien ? « Des centaines, un chiffre qui n’existe juste pas », pouffe-t-elle. Avec qui ? Des collègues, des gens rencontrés en ligne, même en voiture. En voiture ? « Sur le Métropolitain, un gars a ralenti, a baissé sa fenêtre et m’a pitché sa carte d’affaires en me disant : “Si jamais ça te tente…” », se souvient-elle. C’était il y a quelques années. Et oui, on devine que ça lui a tenté. Là ? « Oui, là, poursuit-elle. Je m’en allais travailler. Mais finalement je suis rentrée plus tard », rit-elle de plus belle. Ça ne s’invente pas.

« Je ne me souviens pas de son nom. Pas de son visage. Mais je sais qu’il avait une Jetta ! »

— Florence

Si elle a déjà eu peur ? « Même si j’ai peur, ça rajoute du fun… » Si elle prend son pied ? De façon générale, oui, répond-elle. « Il y en a eu quelques-uns de franchement pourris, une majorité d’ordinaires, et une couple de wow… » Les pires sont les hommes trop prétentieux (« t’auras jamais eu un amant comme moi », elle l’a entendu plusieurs fois), les ordinaires ne sont pas mémorables (« tu jouis, je jouis, ciao, bye »), et les wow ? Ce sont ceux avec qui ça clique et qui ont – ça ne s’invente pas non plus – une odeur particulière, dit-elle. « Je crois aux phéromones, j’aime l’odeur humaine, ça m’excite. Pas les parfums, mais l’odeur du corps ordinaire. Là, vraiment, j’atteins un autre niveau. Comme l’animal qui ressort. Ça fait : wow… »

25 ans de mariage platonique

À travers ces centaines d’amants, Florence a été mariée 25 ans. Mais non, avec son mari, étrangement, ça n’a jamais marché sexuellement. « On n’était pas ensemble pour ça. Il n’a jamais été quelqu’un de très sexuel. » S’il savait qu’elle allait voir ailleurs ? Non. Mais elle ne s’est jamais sentie coupable pour autant. « Ce n’est pas parce que mon mari ne jouait pas au tennis que moi je ne pouvais pas assouvir mon plaisir ailleurs, illustre-t-elle. Et puis je pouvais être une meilleure mère et une meilleure conjointe si j’étais bien baisée. » Elle fait une pause, puis hausse les épaules : « Alors c’est ça. » Il faut dire que dans leurs 10 dernières années de vie commune, ils ont dû coucher ensemble quatre fois. Gros max.

« Moi, je suis plus du genre quatre fois par jour… »

— Florence

Et concrètement, où le trompait-elle ? Partout. Au travail, à la maison. Ou carrément dans son auto. « Ce qu’il y avait de disponible, dépendamment de l’urgence. »

Divorcée depuis quelques années, Florence jongle maintenant entre plusieurs amants, certains qu’elle connaît depuis toujours, d’autres qu’elle qualifie de « satellites », plus passagers. Sans se vanter, elle précise que son agenda est plutôt bien rempli. « Je fonctionne avec un majeur et des mineurs, illustre-t-elle. Pour boucher les trous. »

Le revers de la fontaine

Dernièrement, elle a découvert en prime qu’elle était femme fontaine. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle a d’abord voulu nous rencontrer. Pour expliquer à quel point, oui, c’est jouissif, mais non, ça n’est pas franchement pratique. Parce que c’est surtout incontrôlable. Et drôlement salissant. Par exemple ? « J’ai deux épaisseurs de plastique dans mon lit, des sofas en cuir, plus de tapis dans ma maison… » Elle voyage depuis avec une valise de literie « pour personnes âgées incontinentes » et ne peut pas séjourner dans un hôtel sans laveuse-sécheuse. En gros, finies la spontanéité et les petites vites en voiture ou au travail. La douche post-coït n’est plus une option.

Toujours est-il que ça n’est finalement pas pour parler de son lavage qu’elle nous a rencontrée. Mais pour parler de sa réalité. Une réalité hors norme, archi-taboue. C’est qu’elle sait que si ça se savait, on la jugerait. « Encore pire que si j’étais un homme. Alors on ne le dit pas, dit-elle. De façon générale, mon style de vie n’est pas permis. C’est stigmatisé, résume-t-elle. Mais ce n’est pas parce que tu n’es pas dans la moyenne que tu n’es pas normal. Il n’y a pas une seule façon de vivre sa sexualité. Et ça, c’est ma normalité… »

C’est en psychanalyse qu’elle a appris à s’accepter. Choisi de s’accepter. Le psy lui a posé la question qui tue : « Veux-tu changer qui tu es, ou apprendre à vivre avec qui tu es ? » Sans grande hésitation, Florence a choisi la deuxième option.

* Nom fictif, pour garantir l’anonymat

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.